Itzhok-Leibusch Peretz
Ilo-Leïbouch Peretz

Première partie – L’origine

Nous commençons cette histoire par l’origine du nom. Ainsi, le nom de famille Peretz (ou selon une autre transcription — Peres(tz) ou Perettz) provient du mot hébreu — פרץ (peretz), dont le sens peut être traduit par — flot, brèche, catastrophe. Ce mot dérive du verbe לפроץ (lifrotz) — percer, s’élancer, faire irruption. C’est précisément de ce nom — Peretz, que fut appelé dans la Torah l’un des jumeaux nés de Tamar et de Iehouda. Comme le lecteur s’en souvient, lors de l’accouchement, la main de l’un des jumeaux apparut en premier, sur laquelle la sage-femme noua un fil rouge afin de ne pas confondre lequel des jumeaux était l’aîné. « Mais à peine eut-il retiré sa main que voici sortir son frère ». Et la sage-femme s’exclama — comment as-tu fait une brèche !? C’est alors qu’on lui donna le nom de — Peretz.

Peretz, c’est-à-dire — celui qui a fait une brèche. Il nous semble qu’un sens assez profond, tant symbolique que mental, est initialement inscrit dans ce nom, devenu par la suite le nom de famille de la lignée à laquelle est consacré cet essai.

C’est précisément de Peretz que fait remonter sa lignée le célèbre roi David. Un homme d’une bravoure insondable, Iachavam, qui combattit pour David, était également issu de la lignée de Peretz. Dans la « Meguilat Routh », il est indiqué « …et voici la généalogie de la maison de Peretz », soulignant ainsi que c’est précisément Peretz qui se trouve à la tête de la tribu de Iehouda. Plus tard, Ataïa ben Ouzia prit la tête de 468 guerriers de cette lignée qui revinrent de la captivité de Babylone (et comme on le sait, tous les captifs ne voulurent pas retourner dans leur Patrie) et s’installèrent à Jérusalem.

Deuxième partie – L’Espagne

« Peretz » devint le nom de famille de l’une des lignées juives espagnoles les plus célèbres de Cordoue et de Séville. Il convient de noter que d’une manière générale, les Juifs vivaient depuis très longtemps sur la péninsule Ibérique, de nombreux siècles avant l’apparition des Espagnols à cet endroit.

Dans l’antique Sagonte (l’actuelle Murviedro — de l’espagnol « Muri veteres » « vieux murs »), située à Valence, se trouvait même une pierre tombale portant l’inscription : « Ici est enterré Adoniram, serviteur (dignitaire) du roi Salomon, qui vint percevoir l’impôt et mourut (ici) ». D’après le Tanakh, nous savons qu’Adoram (Adoniram) est un personnage historique réel ; il était le collecteur d’impôts principal à l’époque du roi Salomon. Cette inscription signifie que soit cette partie de la péninsule Ibérique était vassale d’Israël près de mille ans avant notre ère, soit elle était déjà tellement peuplée de Juifs qu’ils payaient l’impôt à leur roi. Et cela se passait près de 1300 ans avant les guerres puniques, lorsque Hannibal conquit pour la première fois la Sagonte ibérique (Murviedro), et environ 400 ans avant la captivité de Babylone.

La vague suivante de Juifs arrivés sur la péninsule Ibérique commença après la destruction du Premier Temple. Les Peretz, tout comme d’autres lignées célèbres telles que les Ibn Daoud (ou « Ben David » d’après Abraham ha-Levi ibn Daoud de Tolède) et les Abravanel, vivaient dans les environs de Séville bien avant la première apparition des Wisigoths sur la péninsule Ibérique. Leurs ancêtres vivaient visiblement aussi à Tolède, qui fut construite par des Juifs immédiatement après la captivité de Babylone. D’ailleurs, la première mention de cette lignée dans les chroniques chrétiennes espagnoles de Castille remonte également à une période encore pré-espagnole.

Les Peretz possédaient depuis l’Antiquité leurs propres armoiries, sur lesquelles était représenté un lion debout sur ses pattes arrière avec une couronne sur la tête. Le lion est le symbole de la tribu de Iehouda et de son chef — Peretz.

De nombreux membres éminents de la lignée des Peretz, mais loin de tous, devinrent des marranes.

Voici comment Brockhaus et Efron expliquent ce terme : les « marranes » — « ce sont les Juifs secrets qui vivaient sur la péninsule Ibérique ». Malgré le fait que les chrétiens les plus libéraux tentaient de faire dériver ce mot de la sentence du Nouveau Testament « maran atha » (Notre Seigneur est venu), il signifie en espagnol « maudit », « impie », « banni », et le plus souvent dans le langage populaire — « porc ». En portugais, comme l’indiquent les mêmes Brockhaus et Efron, il « sert tout simplement de terme injurieux appliqué aux Juifs en raison du fait qu’ils ne mangent pas de porc ». Ce surnom désignait les Juifs espagnols qui « avaient embrassé le christianisme par contrainte ou seulement pour la forme », à la suite des cruelles persécutions de 1391, puis des années 1490. L’expulsion des Juifs d’Espagne et la persécution extrêmement cruelle des marranes sont largement connues et ont laissé leur marque amère dans l’histoire juive.

Ces événements touchèrent naturellement aussi la célèbre lignée des Peretz. À la première occasion, à peine apparue, les Peretz, tant marranes que juifs, fuirent l’Espagne. Un grand nombre de marranes de cette lignée atteignirent l’Amérique latine au milieu du XVIe siècle, dans des pays comme les futurs Pérou, Argentine, Honduras, Colombie, Porto Rico et Chili.

Voici seulement quelques-uns des membres éminents de cette lignée :

Antonio Peretz — un riche négociant de Saragosse. Marrane. Pratiquait secrètement le judaïsme avec sa famille. En 1487, l’Inquisition commença à le persécuter. Il fuit l’Espagne. Le sort de ses sœurs, qui n’eurent pas le temps de quitter l’Espagne, est terrible : Béatriz Peretz (épouse du célèbre médecin Alfonso de Rivera) et Léonor Peretz (épouse de Garcia Lopez) furent brûlées publiquement à Saragosse.

Juan Peretz — marrane, conseiller financier de la reine Isabelle. Était poète et savant. Fut un temps le confesseur d’Isabelle. Après quoi, au plus fort de l’Inquisition, il se retira de la cour et devint pratiquement ermite dans un monastère franciscain. Quelque temps plus tard, il devint prieur (ou père supérieur) de cette communauté de moines. C’est là qu’il vit pour la première fois Christophe Colomb, qu’on lui amena pour faire sa connaissance. D’ailleurs, la majeure partie de la haute société espagnole de l’époque percevait Colomb au mieux comme un sot, au pire comme un fou excentrique. L’idée d’un voyage vers les Indes (et de surcroît dans la direction opposée aux Indes), pour lequel il cherchait un financement, semblait à tous pour le moins absurde, sinon insensée. Et l’origine même de Colomb suscitait à cette époque de très grands soupçons. Quant à ses desseins secrets pour le sauvetage des Juifs, peu de gens s’en doutaient, et ce, exclusivement des personnes de confiance, parmi lesquelles il n’y avait que des Juifs ou des marranes.

Juan devint de fait le premier et le plus farouche partisan des idées de Colomb. À vrai dire, c’est précisément grâce à Peretz que ce dernier put, en fin de compte, accomplir ses voyages. Colomb écrivait dans l’une de ses lettres que presque tout le monde tournait alors son idée en dérision. Avant sa rencontre avec Peretz, plein de désillusions, Colomb s’apprêtait déjà à partir pour la France afin de tenter d’intéresser le roi Charles VIII à l’idée de son voyage. La rencontre avec Juan fit en sorte que Colomb ne quittât pas l’Espagne. C’est précisément Peretz qui l’introduisit au palais royal et lui obtint une audience personnelle avec Isabelle. On sait également que Peretz, qui rêvait de quitter l’Espagne, avait l’intention de partir en voyage avec Colomb, ce qu’il fit à la surprise de toute la cour en se joignant à la deuxième expédition de Colomb en 1493. Il navigua avec lui jusqu’à Haïti. Là-bas, il fonda la première confrérie monastique à Saint-Domingue, l’actuelle capitale de la République dominicaine… Après quoi il disparut. Ses traces ne furent jamais retrouvées. On ignore même s’il revint jamais en Espagne. On sait une chose — il mourut en 1513, mais on ignore où.

Manuel Batista Peretz — marrane. Pratiquait secrètement le judaïsme. S’embarqua d’Espagne avec les conquistadors et arriva au Pérou. S’installa à Lima. Devint l’un des colons les plus riches de tout le Nouveau Monde. Sa fortune serait évaluée aujourd’hui à des centaines de millions de dollars. Il était le propriétaire du palais royal à Lima, qui porte encore aujourd’hui son nom. En 1639, l’Inquisition le rattrapa. Il fut brûlé publiquement en janvier de la même année. Les nombreux descendants de Manuel formèrent l’une des familles les plus aristocratiques et les plus prospères du Pérou. (Il est fort probable que l’ambassadeur du Pérou en URSS en 1970, Javier Pérez de Cuéllar — futur secrétaire général de l’ONU (de 1982 à 1992) et le président du Pérou (de 1985 à 1990 et à partir de 2006) — Alan García Pérez — soient les descendants d’une seule et même lignée marrane.)

Luis Nuñez Peretz — marrane. Fuit l’Espagne et s’installa au Mexique, où il fut condamné par l’Inquisition en 1642 pour retour au judaïsme. Les membres de sa famille restés en Éspagne furent également condamnés en 1680 pour retour au judaïsme. Le tribunal de Madrid condamna Isabel Peretz, 26 ans, Antonio Peretz, 33 ans, et Maria Lopez Peretz, 70 ans, au bûcher.

José Martí — de son nom complet José Julián Martí y Pérez. Le célèbre José Martí, considéré comme « l’apôtre de la révolution », dont le nom est attribué aux places et aux rues de la Cuba contemporaine, naquit en 1853. Sa mère, Leonor Pérez, naquit dans les îles Caraïbes dans la famille d’un officier d’artillerie — Antonio Peretz, issu de la même lignée marrane. (D’ailleurs, les prénoms de cette famille coïncident d’une manière surprenante avec les prénoms de la famille du négociant de Saragosse qui fuit l’Espagne en 1487.) José Martí, « l’éducateur des peuples », comme écrivent les Cubains à son sujet, « est considéré comme l’un des penseurs les plus éminents du continent américain. Ses idées sociales révolutionnaires et la profondeur de ses opinions anticolonialistes restent actuelles encore aujourd’hui ». Malgré ces déclarations, José Martí était assez éloigné des opinions et des idées des communistes cubains actuels. Il était avant tout poète et écrivain. Il vécut 42 ans et écrivit 27 volumes de ses œuvres. Il lutta pour l’indépendance de Cuba vis-à-vis de l’Espagne et fut banni de là-bas vers l’Espagne. Il fut condamné à l’emprisonnement et aux travaux forcés, mais finit par être diplômé de la faculté de droit de Madrid, et de la faculté de philosophie et de philologie de Saragosse.

Sa vie privée ne fut pas une réussite, sa femme le quitta en emmenant leur fils. À son propre sujet, il écrivait : « L’amour est pour moi un sentiment si puissant, si absolu et extra-terrestre que jusqu’à présent, je n’ai pas rencontré sur notre terre si peuplée une femme à qui je pourrais l’offrir tout entier. Quelle mélancolie de se sentir le plus vivant parmi les vivants, débordant d’une tendresse inaltérable et d’une fidélité infinie dans un air étouffant, au milieu d’une insupportable petitesse et d’une monotonie sans visage, dans un vide qui comprime mon corps et oppresse mon esprit à l’intérieur de son enveloppe charnelle… La vie est pour moi un supplice. » Il vécut en France, travailla au Mexique comme journaliste et enseigna à l’université au Guatemala. Il composait des vers, écrivait sur la littérature, la peinture et la politique. Puis il revint à Cuba et fut de nouveau déporté en Éspagne, après quoi il vécut 15 ans aux États-Unis, fut consul de l’Uruguay, du Paraguay et de l’Argentine, créa le « Parti révolutionnaire cubain », inspira un minuscule groupe de révolutionnaires, débarqua à Cuba et périt dès son premier combat à Dos Ríos en 1895… Il écrivait autrefois « Comme je voudrais chevaucher l’éclair pour arriver partout à temps… ».

Il formula et exprima de manière assez précise, romantique et avec l’affectation qui lui était propre, l’idée latino-américaine fondamentale — « notre Amérique s’est formée ni selon Rousseau, ni selon Washington, mais par elle-même… (et c’est pourquoi il est impossible) de gouverner des hommes singuliers au caractère particulier et explosif à l’aide de lois héritées de quatre siècles de leur libre application aux États-Unis ou de dix-neuf siècles de monarchie en France. Aucun décret de Hamilton ne saurait arrêter un étalon des steppes. Aucune phrase de Sieyès ne saurait diluer le sang épaissi de la race indienne ». Bien qu’il fût considéré en son temps (surtout en Espagne) comme l’un des révolutionnaires les plus radicaux, sa vocation était la littérature. En témoigne son rapport à la langue : « Dans la langue, il y a quelque chose de plastique, le mot a son corps visible, ses lois de beauté, sa perspective, sa lumière et ses ombres, sa forme sculpturale et ses couleurs. Tout cela ne peut être saisi qu’en observant les mots, en les tournant dans un sens et dans l’autre, en les pesant, en les caressant, en les polissant. En chaque grand écrivain se cachent un grand peintre, un grand sculpteur et un grand musicien ». Ses vers en témoignent également, proches par l’esprit des sonnets de Shakespeare :

« Ils veulent, ô ma douleur, que je dépouille
De toi le voile de ta beauté naturelle,
Que je taille mes sentiments comme des buissons,
Et que je ne pleure que dans un mouchoir de dentelle.

Pour que dans une prison sonore s’épuise
Mon vers, dont tu m’as fait présent.
Privé d’une vivifiante simplicité,
Il se desséchera comme une fleur cueillie.

Non, il n’en sera pas ainsi !
Et que les actrices
Apprennent leurs soupirs par cœur,
En descendant de manière théâtrale sur les planches.
L’âme ne divise pas la scène et les coulisses,

Par le fard elle ne maquille pas la tristesse
Et, en tombant, ne se souvient pas de sa coiffure… (traduction de V. Stolbov)

Un autre représentant de la lignée des Peretz — Iehouda Arié ben Iossif Peretz, dont la famille atteignit l’Italie — était un talmudiste et cabbaliste, rabbin de Venise et d’Amsterdam à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle. Il écrivit un grand nombre d’ouvrages théologiques, notamment « Seder Kéreï Moéd » (Venise, 1706) — lectures de cabbale pour les fêtes ; « Pera’h Levanon » (Berlin, 1712) — sermons sur le Pentateuque ; « Cha’arei Ra’hamim » (Venise, 1716) — prières mystiques et cabbalistiques ; « Fundamento Solido » (Amsterdam, 1729) — abrégé de théologie juive en langue espagnole ; « Asseret ha-Dvarim » (année 1737) — traduction araméenne en vers des chapitres 19-20 de l’Exode, etc., etc. Il était l’un des rabbins les plus célèbres de son temps en Europe occidentale.

Ainsi, comme nous le voyons, l’une des branches de cette lignée se déplace progressivement de plus en plus vers le nord européen, de Venise vers la Hollande. Isaac Peretz d’Amsterdam est l’un des médecins les plus célèbres d’Europe au milieu du XVIIIe siècle.

Mais une partie des descendants continue de vivre en Turquie et en Afrique du Nord. Le philosophe et écrivain Abraham ben Yaakov Peretz — talmudiste, vécut à Constantinople et à Salonique au début du XIXe siècle. Abraham ben Yaakov écrivit « Avneï Choham » (Salonique, 1848) — nouvelles sur le Talmud, le code de Maïmonide et d’autres auteurs médiévaux.

Raphael Haïm Benjamin Peretz — fils d’Abraham Peretz. Il était un célèbre auteur rabbinique turc. Il vécut, tout comme son père dans les derniers temps, à Salonique.

Troisième partie – La Pologne

L’une des branches de la lignée atteignit la République des Deux Nations en passant par Venise et la Turquie. En 1588, une partie de la famille (aux côtés d’autres expatriés d’Espagne et du Portugal) s’installa en Pologne, non loin de la ville de Lublin, dans le shtetl de Zamość (Zamoście). Ils furent à vrai dire les premiers Juifs à apparaître dans cet endroit. À Zamość, par un privilège spécial, seuls les descendants des Juifs espagnols et portugais reçurent l’autorisation de s’installer. Parmi eux se trouvait la lignée des Peretz. Chez de nombreux représentants de la lignée désormais, dans la transcription russo-polonaise, le nom de famille sonnait comme Peretz ou Perettz. Un siècle plus tard, dans la première moitié du XVIIe siècle, en raison de la crise économique qui éclata et des terribles pogroms ultérieurs de Khmelnitski, cette communauté cessa de fait d’exister. Les Juifs qui y vivaient se dispersèrent pour la plupart à travers la Pologne d’alors. Bien que certains d’entre eux, comme par exemple la famille d’Itzhak Leïb Peretz, continuèrent d’y vivre pendant encore trois siècles.

Itzhak Leïb (Leïbouch, Léon) Peretz — écrivain éminent. Il est considéré, aux côtés de Cholem Aleichem et de Mendele Moïkher Sforim, comme le plus grand auteur de la littérature yiddish (bien qu’il écrivît non seulement en yiddish, mais aussi en hébreu). On l’appelle aujourd’hui le « père du modernisme juif ». L’orientation qu’il développa dans la littérature fut poursuivie, chacun à sa manière, par Isaac Bashevis Singer et Martin Buber. Itzhak Leïbouch naquit en 1851 à Zamość, dans le gouvernement de Lublin en Pologne (d’ailleurs, c’est ici même, exactement 20 ans après lui, que naquit la communiste infatigable Rosa Luxemburg, qui dirigea tout son tempérament vers une direction bien éloignée de l’enseignement des pères). Là-bas, à Zamość, l’oncle d’Itzhak — Moche Iochoua Heschel Wahl était rabbin. Comme l’écrivent les encyclopédistes « ayant reçu une éducation traditionnelle, Peretz commença dès ses années d’adolescence à étudier sans aide extérieure, parallèlement au Talmud, la philosophie juive médiévale et la cabbale, qui cédèrent bientôt la place à des œuvres plus modernes. Il apprit les langues polonaise, russe, allemande et française ».

Il commença à publier à l’âge de 25 ans et devint un « ardent défenseur du jargon ». Par « jargon », la partie des Juifs ayant reçu une éducation laïque désignait à l’époque de manière un peu méprisante le yiddish, que parlait et lisait la masse écrasante de la population juive d’Europe. Le jeune Peretz se faisait alors le partisan de la langue yiddish. Et sous l’influence, visiblement, de la Haskalah juive (les Lumières), il déclarait solennellement dans son programme son objectif : « L’instruction du peuple et la transformation des fanatiques en hommes instruits ». Comme l’écrivent Brockhaus et Efron, dans beaucoup de ses œuvres de la période plus tardive « est analysé l’état pathologique du dédoublement de la personnalité et de l’émoussement de la conscience du « moi » personnel. Au lieu d’une fière personnalité, le poète voit autour de lui une « ville morte », où les gens ne meurent pas car ils n’ont jamais vécu. C’est seulement dans le « pavillon des fous » qu’il trouve des chercheurs de voies nouvelles. Seul celui que tous reconnaissaient comme « insensé » rêve des « temps du Messie » ». Mais progressivement, « le rêveur romantique l’emporte chez Peretz sur le sceptique rationaliste, and la moquerie sarcastique des préjugés obsolètes fut remplacée par un rêve mystique consistant à voir « la synagogue s’élever vers le haut, atteindre les cieux ; elle doit devenir plus haute, avec un toit d’or et des fenêtres de cristal, pour avoir été si humiliée » ». Et il devient « le chantre du hassidisme ». (Il est intéressant de noter à cet égard que toute sa grande famille, tout comme son père, appartenaient aux « mitnagdim », c’est-à-dire les opposants farouches au hassidisme).

Ce que Peretz traitait au début avec dérision devint pour lui le symbole de tout ce qui est merveilleux. « À l’isolement de la personnalité juive par rapport à la nature, il oppose la harmonie de l’homme avec la nature, le triomphe de la personnalité qui anime la nature environnante par sa lumière intérieure. Il dépeint l’extase des tsaddikim de Biéla et de Nemirov, majestueux dans leur simplicité. La perception mystique du monde et de ses mélodies dans les recoins tremblants de l’âme humaine est transmise par Peretz avec une pénétration surprenante ». Son premier recueil d’œuvres choisies en hébreu parut en 1901. Le recueil d’œuvres suivant fut publié déjà à Varsovie et en Amérique. Ses œuvres sont traduites en russe, allemand, polonais, anglais et dans beaucoup d’autres langues européennes. Au cours de sa vie, Peretz commença à plusieurs reprises à s’occuper de commerce (il fut copropriétaire d’une brasserie, puis d’un moulin, devint avocat et patron d’un cabinet juridique) et chaque fois, précisément au moment où son affaire commençait à prospérer, il se passionnait de nouveau pour la littérature, délaissait le business et se ruinait. Il ne devint pas un commerçant célèbre, mais il préserva la tradition de la lignée et « fit une brèche » ailleurs — il devint un classique de la littérature juive. Itzhak Leïb Peretz mourut à Varsovie en 1915.

Un autre Peretz, plus exactement Perettz — Adolf, dont la famille s’était déplacée de Zamość à Kalisz, dans la voïvodie de Łódź, devint financier, publiciste et homme public. Il naquit en 1855 et, dès l’âge de 27 ans, il fonda une maison bancaire à Varsovie, devenant un financier connu.

Quatrième partie – La Russie

L’une des familles Peretz — la famille d’Israël Peretz atteignit Lewartów (dans la même voïvodie de Lublin), située à 100 kilomètres de Zamość. Israël, désormais — Perettz, devint un rabbin connu à Lewartów. C’est dans sa famille que naquit l’un de nos héros, son fils — Avraham Perettz (ou Abram Perettz — comme on l’appellera par la suite en Russie). Il naquit en 1771 dans la République des Deux Nations, et un an plus tard, il devint citoyen autrichien car cette partie de la Pologne entra alors dans l’Empire austro-hongrois. Avraham reçut une éducation juive dans la maison de son père rabbin, après quoi il entra à la yeshiva. En même temps, il s’intéressait constamment aux langues étrangères et aux sciences dites « laïques ». Comme le note l’Encyclopédie juive, Avraham possédait de magnifiques et rares aptitudes, sans parler d’une hérédité remarquable, et avec le temps, il aurait pu devenir un rabbin célèbre, un talmudiste, un chercheur. Cependant, il choisit une autre variante pour son destin.

Avraham épousa à 16 ans la fille du célèbre savant et mécène Iochoua Zeitlin. La biographie de son beau-père est extrêmement remarquable en soi. Iochoua Zeitlin, né à Chklov en 1742 et ayant vécu 80 ans sur cette terre, était un talmudiste et mécène connu. Il fut l’élève du célèbre rav Arié-Leïb, auteur du « Cha’agat Arié ». En plus de posséder une érudition stupéfiante dans de nombreux domaines du judaïsme, Iochoua se distinguait par des aptitudes uniques pour les affaires. Après le premier partage de la République des Deux Nations en 1772, Chklov entra dans la composition de l’Empire russe. Iochoua réussit à nouer des relations solides avec le prince Potemkine et commença à l’accompagner dans presque tous ses voyages vers le sud de la Russie alors en plein développement. À ses côtés, il fut un participant actif à la construction de la nouvelle ville gouvernementale du sud de la Russie — Kherson. Pendant un temps, on l’appelait l’administrateur des affaires du prince Potemkine. (Le prince, sous l’influence de Zeitlin, avait même l’intention de créer un régiment israélien spécial, « armant les Juifs contre les Turcs »).

En fin de compte, Iochoua Zeitlin devint un entrepreneur et fournisseur éminent de la cour russe, et amassa une fortune immense. En 1787 (alors que la majeure partie de la Pologne appartenait déjà à la Russie), il reçut le titre de conseiller de cour de la Cour royale polonaise. Mais après la mort de Potemkine, il se retira presque complètement des affaires. En même temps, il lui restait une fortune immense. Dans le seul district de Velij, il possédait les fiefs des célèbres nobles Mordvinov avec 910 âmes de serfs. (Il est difficile de trouver dans l’Empire russe un autre Juif possédant près de mille serfs.)

S’étant retiré des affaires, il s’installa dans son domaine d’Oustié, dans le district de Tcherikov du gouvernement de Moguilev, s’y faisant bâtir une maison que ses contemporains qualifiaient de véritable palais. C’est à ses frais qu’y fut également construit un Beit Midrach, dans lequel étudiaient des talmudistes entièrement pris en charge par Zeitlin. D’une manière générale, il s’entourait de savants, de rabbins, rassembla une immense bibliothèque, et soutenait financièrement les écrivains et les médecins juifs. En même temps, « il se démenait inlassablement en faveur de ses coreligionnaires ».

Avraham, en épousant sa fille Sara, acquit également les relations étendues de son beau-père. Par exemple, sur la recommandation de ce même Potemkine (qui était à cette époque le favori de l’impératrice russe Catherine II), Avraham, alors qu’il n’était encore qu’un tout jeune homme d’une vingtaine d’années, s’installa pour vivre dans la capitale de l’État russe — Saint-Pétersbourg, ce qui était tout à fait impensable pour un Juif à cette époque. En conséquence de quoi, il devint l’un des membres du minuscule groupe de Juifs à qui les autorités avaient accordé une autorisation officielle de résider dans la capitale. Sa femme ne partit pas avec lui et resta vivre chez son père avec les enfants. À Saint-Pétersbourg, dans un premier temps, il représentait les intérêts financiers and commerciaux de son beau-père, mais, étant un homme doué d’un « esprit extraordinaire » et d’une « énergie peu commune », il ouvrit sa propre entreprise peu de temps après.

La rapidité de la carrière d’Avraham Peretz à Saint-Pétersbourg frappe l’imagination. Étant « âgé de 28 ans », il achète au prince Kourakine une maison à l’angle de la Perspective Nevski et de la Bolchaïa Morskaïa. Il loue une partie de cette immense maison au gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg, le comte Pahlen. D’ailleurs, c’est précisément le comte Pahlen qui fut l’un des principaux organisateurs du complot et du meurtre de Paul Ier. Ce même Paul Ier sur ordre de qui Abram Peretz, en 1801, à l’âge de trente ans, portait déjà le titre de « conseiller de commerce ». C’est précisément dans cette maison, dans la partie du comte Pahlen, que se déroulaient les réunions secrètes des conjurés, ce dont Peretz lui-même, qui avait loué cette partie de la maison au comte, n’avait aucune idée.

Après le meurtre de Paul, son fils Alexandre Ier, monté sur le trône russe, bannit Pahlen de Saint-Pétersbourg et Avraham Peretz occupa de nouveau toute la maison. Mais il en loue encore une partie, cette fois-ci à un jeune homme qui commence sa carrière de fonctionnaire de l’État seulement au bas de la classe 9 (sur 12 classes selon la « table des rangs » de l’époque) – c’est-à-dire que le jeune homme était « conseiller titulaire ». Ce fonctionnaire d’avenir s’appelle Mikhaïl Speranski. Oui, oui, ce même Speranski que Napoléon appellera 10 ans plus tard « la seule tête éclairée de Russie » et proposera sur le ton de la plaisanterie à Alexandre Ier de lui échanger Speranski contre une quelconque principauté allemande (après quoi, soit dit en passant, Alexandre Ier envoya immédiatement Speranski en exil). Ce même futur comte Speranski en disgrâce, conseiller et ami d’Alexandre Ier, qui rédigera le plan d’une réorganisation radicale de l’État, dont les principaux résultats devaient être une constitution et l’abolition du serfage.

Quant au secrétaire de Peretz à cette époque, il s’agit de Grigori (Egor) Frantsevitch Kankrine, fils d’un converti et petit-fils du rabbin Kahn-Frein, futur célèbre ministre des Finances de l’État russe. Nous pouvons donc affirmer hardiment qu’Avraham Peretz possédait le talent de trouver les personnes qu’il fallait et de s’organiser les relations nécessaires. Et comme l’écrit la KEE « Peretz tenait maison ouverte, et avait de grandes relations dans les hautes sphères de la société russe ». Sa maison était fréquentée par de nombreuses personnes célèbres de l’époque.

Dans son activité commerciale, il réussit de manière extraordinaire. Conjointement avec Stieglitz, un Juif ayant embrassé le christianisme et ayant reçu le titre de baron, il conclut avec le gouvernement un contrat pour la fourniture de sel de Crimée, c’est-à-dire qu’il devint un grand fermier général. Comme l’écrit un contemporain « les Pétersbourgeois faisaient des calembours : « là où il y a du sel, il y a du Peretz » ». Avraham Peretz construisit également le premier « cale de construction libre » en Russie (on appelle cale de construction un emplacement pour la construction ou la réparation de navires sur la rive). Il construit à Kherson trois frégates de 32 canons and un grand navire de transport, et plus tard encore deux autres — le « Maria » et l’« Ingoul ». En 1810, il obtient le contrat pour la construction d’un nouveau cale avec toutes les installations annexes, sur lequel il construit un nouveau navire — le « Kulm ». En conséquence, Peretz devient l’un des fermiers généraux, constructeurs de navires et banquiers les plus riches de Russie. Comme le note L. Gordon « la réforme financière de 1810 doit en grande partie son succès aux « instructions du banquier Peretz » ». Et en effet, Peretz fut pratiquement l’auteur de l’ombre de l’orientation principale de la réforme financière de Speranski. Le baron Korff a écrit à son sujet : « C’était un homme dont beaucoup se souviennent pour ses mérites, pour ses immenses affaires et ensuite pour ses malheurs ».

Mais Avraham Peretz était connu non seulement pour ses opérations financières. L’encyclopédie, par exemple, le considère comme l’un des premiers « maskilim » (acteurs des Lumières juives — Haskalah) en Russie. Peretz entretenait des liens avec de nombreux acteurs de la Haskalah de Berlin. Comme l’indique la même encyclopédie « à Saint-Pétersbourg, son ancien maître Iehouda Leïb ben Noach — Nevakhovitch (le premier homme de lettres juif écrivant en russe et grand-père du futur célèbre biologiste, lauréat du prix Nobel Ilya Metchnikov) arriva avec Peretz, exécutant ses missions d’affaires ; dans sa maison vivait l’un des pionniers des Lumières juives M. Satanover (maître du fils aîné Hirsch) ; Peretz accordait un large soutien aux délégués des communautés qui venaient dans la capitale et devint de fait l’un des leaders de la communauté juive naissante de Saint-Pétersbourg. Lorsque le Comité juif fut créé pour élaborer la législation sur les Juifs, Peretz fut probablement l’un des rares Juifs invités à participer à ses séances ». Il est fort probable que ce dernier fait se produisît grâce aux relations de Peretz avec M. Speranski.

Et soudain, Avraham Peretz commet un acte qui semble hors du commun pour beaucoup de ses coreligionnaires. Après la mort de sa femme Sara Zeitlin, il embrasse le luthéranisme et épouse une Allemande, Caroline de Sombre. Les chercheurs ont des points de vue différents sur les raisons de cet acte. La Courte Encyclopédie Juive estime qu’il est possible que l’une des raisons d’action de cela fût que le « Statut des Juifs » avait complètement « ôté à Peretz l’espoir d’une émancipation and d’un avenir meilleur pour ses coreligionnaires en Russie, et il se retira complètement des affaires juives ». D’autres chercheurs supposent qu’il se fit baptiser par amour. Et certains historiens russes, qui ne connaissent les orientations du judaïsme que par ouï-dire, y voient même de mystérieuses intrigues d’une terrible « secte de hassidim ».

Nous ignorons de quelles considérations s’inspirait Avraham Peretz. Peut-être des plus prosaïques — sa propre carrière ou la future carrière de ses enfants dans la capitale russe, ou peut-être était-il simplement fatigué d’être un oiseau rare parmi les Russes et de porter le fardeau de sa propre auto-identification juive. Quoi que nous puissions conjecturer aujourd’hui, nous ne pouvons répondre à cette question. Il fit ce que beaucoup de sa lignée avaient fait avant lui en Espagne, mais ils le faisaient généralement dans des circonstances bien plus insupportables. Et le plus souvent, à la première occasion, ils revenaient au judaïsme. Il agit différemment. Il quitta le judaïsme pour toujours, entraînant hors de lui ses descendants et toute sa future lignée. Il commit ce qu’il commit.

Quelque temps plus tard, la fortune se détourna de Peretz. Il investit d’immenses sommes d’argent dans la fourniture de vivres pour l’armée russe pendant la guerre contre Napoléon. Mais l’incendie de Moscou et le fait que le Trésor public retarda les paiements et ne lui régla pas les fournitures de vivres menèrent Peretz à un très profond fiasco commercial. Sa maison à Pétersbourg fut vendue aux marchands Kosikovski, sa maison à Nikolaïev fut vendue au Département de la Marine. Une affaire fut ouverte à la police « Sur la vente des biens de Peretz pour l’apurement de sa dette ». Tous ses biens furent vendus aux enchères pour un million et demi de roubles (bien que, comme l’indiquent les sources, la dette du Trésor envers Peretz s’élevât à quatre millions). Les malheurs se succédèrent. Nommé commandant en chef de la flotte de la mer Noire and gouverneur militaire de Nikolaïev, le vice-amiral Greig, après avoir vérifié le fonctionnement de l’Amirauté, découvrit un trop-perçu versé à l’entrepreneur Peretz et indiqua dans un ordre de l’Amirauté : « On a donné beaucoup trop d’argent d’avance à Peretz, alors qu’il n’y avait pas de progrès dans la construction ». En conséquence de quoi, il fut ordonné de retirer audit entrepreneur 67 mille 337 roubles 12 kopecks. L’homme d’État et poète Derjavine qualifia publiquement Peretz de « fripon ».

Pour la justification de Peretz, on peut citer un extrait d’une note du baron V. I. Steingel, présentée à l’Empereur Nicolas : « À l’étonnement général, toutes les actions du ministère des Finances au cours des 10 dernières années ont été, on peut le dire, terribles… La conséquence naturelle de cela fut l’insolvabilité — et les fermiers généraux sont ruinés à fond, en particulier Zlobine, qui a rendu de nombreux services à la patrie, and Peretz. Dans la persécution de ces fermiers généraux puis fournisseurs de vivres, il y eut des cas où ils présentaient leurs réclamations contre le Trésor pour le calcul, mais le ministre prescrivait : « percevoir sur eux, et leur laisser le soin de se pourvoir séparément ». Une disposition qui a le caractère d’une violence totale et d’une injustice ». Même Derjavine, comme il est dit plus haut, ayant qualifié Peretz de « fripon », tenta tout de même de rétablir la justice en intervenant en sa faveur lors de l’examen de son affaire au Sénat. Cependant, cela n’empêcha pas la faillite. Abram Peretz était ruiné.

La date de la mort d’Abram Peretz n’est pas encore établie avec exactitude jusqu’à présent. En tout cas, on sait qu’il mourut après l’année 1833. Certaines sources affirment qu’il décéda en 1834, à l’âge de 62 ans. L’ascension fulgurante de son étoile dans le ciel russe mena à sa chute tout aussi fulgurante. On l’enterra dans un cimetière luthérien. Il n’avait plus de rapport avec la foi des pères.

Abram Peretz eut six enfants (la différence entre le fils aîné and le fils cadet était de 44 ans), ils furent tous baptisés à des âges différents. La carrière la plus éclatante en Russie fut celle de son fils cadet issu de sa seconde épouse — Egor Abramovitch Peretz. Il naquit en 1833, déjà après la faillite et la ruine de son père. C’était un enfant tardif – Abram Peretz entrait alors dans sa 62e année. Egor sortit diplômé de la prestigieuse faculté de droit de l’Université de Pétersbourg and commença sa carrière à la « Deuxième section de la Chancellerie propre de Sa Majesté Impériale ». Comme l’écrivent les encyclopédistes « de grandes aptitudes et l’adoption du christianisme ouvrirent devant lui de larges opportunités ». Egor Peretz participa à la préparation et à la rédaction de plusieurs grandes réformes de l’État — il fut même spécialement envoyé en mission en Europe occidentale « pour étudier la procédure judiciaire ». Il s’éleva jusqu’au rang de conseiller secret véritable (ce qui correspondait alors au grade militaire de « général d’armée » ou d’amiral) et atteignit presque le sommet du pouvoir d’État. À différentes années de sa carrière, il occupa les fonctions de secrétaire d’État du Conseil d’État, de secrétaire d’État de l’Empire et de membre du Conseil d’État. Il était considéré comme un partisan des réformes et un libéral. Il écrivit un célèbre journal qui constitue encore aujourd’hui pour les historiens russes une source importante d’informations sur la politique intérieure de l’Empire russe des années 80 du XIXe siècle. Nous ignorons si la question juive le préoccupait — la seule chose que nous sachions est que dans son célèbre « Journal », il décrit les discussions de l’époque sur cette question au Conseil d’État. Il mourut un an avant l’arrivée du nouveau siècle, en 1899, à Pétersbourg.

Un autre fils d’Abram Peretz, Alexandre, né de Sara Zeitlin en 1812 pendant l’invasion de Napoléon, devint ingénieur des mines, s’éleva jusqu’au rang de chef d’état-major du Corps des ingénieurs des mines et, comme l’écrit l’encyclopédie, « joua un rôle de premier plan dans le développement industriel de l’Oural ». Alexandre mourut en 1872. Son frère, Nikolaï, devint directeur de l’Institut technologique.

La fille de Peretz issue de son premier mariage, Maria (1817-1887), épousa un Allemand russifié, devenant l’épouse du sénateur baron Alexandre Graevenitz. Leur fille, Sofia, épousa son oncle Egor Abramovitch Peretz.

Le destin le plus ambivalent fut celui du fils aîné d’Abram Peretz — Hirsch. Hirsch, par la suite Grigori, naquit en 1788 à Doubrovka, dans le gouvernement de Moguilev. Il fut élevé chez son grand-père, ce même célèbre Iochoua Zeitlin dont nous avons parlé plus haut, dans son domaine d’Oustié, au milieu de talmudistes, d’élèves de yeshivot et d’écrivains. En 1803, alors qu’il avait 15 ans, son père le prit auprès de lui à Pétersbourg. On ignore ce que Hirsch serait devenu en continuant à vivre chez son célèbre grand-père, mais en revanche, nous connaissons fort bien le destin de Grigori, qui poursuivit son instruction chez son père à Pétersbourg. Son père lui donne pour précepteur le célèbre Mendel Satanover, connaisseur et amateur de Kant, ami du philosophe Mendelssohn and l’un des pionniers de la Haskalah juive.

La capitale de l’État russe — Saint-Pétersbourg fit sur le jeune homme de 15 ans une forte impression. On l’inscrit au service dans la chancellerie du Trésorier de l’État. Il obtient le rang de « conseiller titulaire ». Six ans plus tard, il sert déjà à l’« Expédition pour les revenus de l’État », puis dans la Chancellerie du prince Kourakine (dont son père avait acheté la maison), et ensuite dans la chancellerie du gouverneur général militaire de Saint-Pétersbourg, le célèbre héros de la guerre de 1812, le comte Mikhaïl Miloradovitch. Hirsch voulait beaucoup s’intégrer à la société qui l’entourait. Il fréquente les cours à la mode à l’Institut pédagogique, les bals, les cercles de la haute société de la capitale. Mais en 1811, en réponse à sa demande d’admission dans la loge maçonnique alors élitaire et prestigieuse, il essuya un refus au motif que « l’orientation chrétienne de la franc-maçonnerie exclut l’accès des Juifs ». À 25 ans, aux côtés de son père, il prend la décision de se faire baptiser. Qu’y avait-il derrière cet acte ? Peut-être ce même désir d’entrer and de réussir dans la société chrétienne environnante, identique à celui des parents de ses ancêtres — les marranes, car ils n’étaient loin d’être tous baptisés de force. D’ailleurs, ce sont précisément ceux qui étaient baptisés de force qui, le plus souvent, revenaient à la foi des pères.

S’étant fait baptiser, désormais non plus Hirsch mais Grigori Peretz reçut visiblement son laissez-passer pour la loge maçonnique alors à la mode, et sans doute pas seulement pour elle seule. Chez Miloradovitch, chez qui il sert, il fait la connaissance de Fiodor Glinka, officier combattant, colonel de la garde, poète, futur auteur des célèbres romances « La Troïka » and « On n’entend pas le bruit de la ville… », et surtout, membre actif de l’« Union du salut » and l’un des dirigeants de l’« Union de la prospérité ». Comme l’écrit Felix Kandel dans son « Livre des temps et des événements » : « sur la recommandation de Fiodor Glinka, il fut admis dans un cercle secret, où l’avaient mené « les injustices and les erreurs du gouvernement ». « Mes intentions tendaient uniquement au bien général… — déclarera-t-il par la suite à l’enquêteur après son arrestation. — Il n’y avait ni cupidité ni ambition. Précisément, je dis un jour à Glinka qu’en cas de succès, il ne fallait rien chercher, mais au contraire rester dans la même situation où les circonstances d’alors surprendraient chacun » ».

Grigori Peretz s’imprégna tellement des idées qui flottaient à ce moment-là dans l’air de la capitale russe qu’il devint le seul Juif baptisé (les non-baptisés n’y auraient très probablement pas été admis) à se joindre à la société des décembristes. D’ailleurs, c’est précisément sur la proposition de Grigori Peretz que le mot d’ordre de la société secrète devint le mot « herout » (« liberté » en traduction de l’hébreu). Grigori s’intégra si activement à ce mouvement qu’il proposa même de fonder une autre société secrète, indépendante de l’Union de la Prospérité. Il développa une telle activité qu’il réussit à gonfler les rangs des conjurés, en amenant dans le cercle secret de nouveaux membres — les officiers Seniavine, Drobucha, Dantchenko, le général Iskritski and Oustinovitch qui servait au ministère. Selon ses affirmations « tous blâmaient à l’unanimité les mesures du gouvernement ». Son but, comme il le montrait lui-même plus tard lors de l’interrogatoire, était « la propagation d’un mécontentement général, en rendant publiques l’injustice and les erreurs du gouvernement », mais en même temps, selon ses dires, « de gouvernement républicain pour la Russie, il n’a jamais été question devant moi ; j’aurais toujours considéré cela comme la plus grande des extravagances ».

En même temps, c’est précisément Grigori Peretz, comme le pensent de nombreux chercheurs, qui attirait l’attention des décembristes sur la question juive dans la future organisation idéale de la société. Il faut noter que, visiblement, les opinions de Peretz and de « la partie la plus éclairée de la société russe », que représentaient à ce moment-là les décembristes, divergeaient quelque peu sur cette question. En principe, bien sûr, les décembristes, occupés à « sauver la patrie », avaient l’intention de résoudre d’une manière ou d’une autre, parallèlement à d’autres questions, la question juive également. Comme l’indique F. Kandel : « …le décembriste Spiridov proposa que les Juifs, tout comme les autres non-chrétiens, ne jouissent pas des droits civiques dans la future société transformée, and Nikita Mouraviov écrivait dans la première version de sa « Constitution » : « Les Juifs peuvent jouir des droits de citoyens dans les lieux qu’ils habitent actuellement, mais la liberté pour eux de s’installer dans d’autres lieux dépendra de dispositions spéciales de l’Assemblée Populaire Suprême » ». Il nous semble qu’il convient de toucher ce point d’un peu plus près and de citer un long extrait du projet de programme de la « Société du Sud », que dirigeait le célèbre Pavel Pestel. Voici ce qu’écrivait Pestel au paragraphe 14 du chapitre 2 de sa « Justice russe », intitulé « Le peuple juif » :

« Les Juifs ont leur propre religion, qui les assure qu’ils sont prédestinés à soumettre tous les autres peuples and à régner sur eux ; par là même, elle les sépare de tous les autres peuples, les oblige à mépriser pour ainsi dire tous les autres peuples and interdit tout à fait and rend impossible tout mélange avec un quelconque autre peuple.

En attendant le Messie, les Juifs se considèrent comme des habitants temporaires de la contrée où ils se trouvent, and c’est pourquoi ils ne veulent en aucune façon s’occuper d’agriculture, méprisent même en partie les artisans and s’occupent pour la plupart du seul commerce. En raison de leur grand nombre, le commerce honnête ne peut procurer à tous une subsistance suffisante, and c’est pourquoi il n’est point de tromperies ni d’actions frauduleuses qu’ils ne se permissent, en quoi leurs rabbins les aident encore davantage, en disant que tromper un chrétien n’est pas un crime, and fondant sur leur Loi le droit de prêter même de faux serments, pourvu que cela puisse être utile à un Juif.

L’union solidaire entre eux a pour conséquence que dès qu’ils sont admis dans un endroit quelconque, ils en deviennent inévitablement les monopolistes and en expulsent tous les autres. Nous pouvons le voir clairement dans les gouvernements où ils ont leur résidence. Tout le commerce y est entre leurs mains, and il y a peu de paysans là-bas qui, par le moyen des dettes, ne fussent en leur pouvoir, d’où il résulte qu’ils ruinent d’une manière terrible la contrée où ils résident.

…Le gouvernement précédent leur a octroyé beaucoup de droits éminents and de privilèges qui augmentent le mal qu’ils font… En prenant toutes ces circonstances en pleine considération, on peut s’apercevoir de claire manière que les Juifs forment dans l’État, pour ainsi dire, leur État particulier, tout à fait distinct, and de plus, profitent aujourd’hui en Russie de droits plus grands que les chrétiens eux-mêmes.

Si la Russie n’expulse pas les Juifs, ils ne doivent pas pour autant se placer dans une relation d’hostilité envers les chrétiens. Le gouvernement russe, bien qu’il accorde à tout homme protection and grâce, est cependant tenu de songer avant tout à ce que personne ne puisse s’opposer à l’ordre de l’État, à la prospérité privée and publique ».

C’est ainsi que le décembriste Pestel se représentait « la race juive ». Après la victoire de l’insurrection, il prévoyait de « convoquer les rabbins les plus savants and les Juifs les plus intelligents, d’écouter leurs représentations » and de résoudre malgré tout, d’une manière ou d’une autre, cette fameuse « question juive », espérant visiblement que les Juifs écouteraient enfin la voix de la raison, cesseraient d’être si terribles and deviendraient de dignes citoyens du nouvel État. Il est intéressant de noter qu’il avait aussi une autre variante, pour ainsi dire de « réserve », pour la solution de ce problème, qui lui avait été suggérée, comme le pensent certains chercheurs, précisément par Grigori Peretz. Cependant, laissons la parole à Pestel lui-même :

« Le second moyen dépend de circonstances particulières and d’une marche particulière des affaires extérieures, and consiste à aider les Juifs à l’établissement d’un État particulier, distinct, dans une partie quelconque de l’Asie Mineure. Pour cela, il faut désigner un point de ralliement pour le peuple juif and leur donner quelques troupes en renfort. Si tous les Juifs russes and polonais se rassemblent en un seul endroit, ils seront plus de deux millions. Pour un tel nombre d’hommes cherchant une patrie, il ne sera pas difficile de surmonter tous les obstacles que les Turcs pourraient leur opposer, and, ayant traversé toute la Turquie d’Europe, de passer dans celle d’Asie and là, ayant occupé des emplacements and des terres suffisants, d’organiser un État juif particulier. Mais comme cette entreprise gigantesque exige des circonstances particulières and une entreprise véritablement géniale, elle ne peut être imposée comme une obligation absolue au Gouvernement Suprême Provisoire, and il n’en est fait mention ici que pour présenter des indications sur tout ce que l’on pourrait faire ».

Comme l’indique l’historien S. Svatikov : « Peretz dit à plusieurs reprises à F. Glinka la nécessité de fonder une société pour la libération des Juifs… Le père de Peretz, Abram Peretz, s’était posé une pensée semblable, mais pour cela, selon leur opinion, il était nécessaire d’établir une société de capitalistes and de s’assurer le concours d’hommes savants ». F. Kandel cite dans son livre les dépositions faites par Glinka lors de l’interrogatoire — « Peretz fredonnait beaucoup sur la nécessité d’une société pour la délivrance des Juifs disséminés en Russie and même en Europe, and pour leur établissement quelque part en Crimée ou même en Orient sous la forme d’un peuple distinct… Là, il se mit à chanter sur la manière de rassembler les Juifs, avec quels triomphes les conduire, etc., etc. » Comment réagissait donc le célèbre Fiodor Glinka à ces propositions ? Ce Fiodor Glinka que Pouchkine appela « citoyen magnanime », Y. Tolstoï « défenseur des souffrants, zélateur de la vérité pure », and A. Tourgueniev « infatigable dans le bien » ? Dans ses mémoires, Glinka écrit que lorsqu’il entendit de la bouche de Peretz le rêve de son père (malgré tout le christianisme qu’il avait adopté) de rassembler toute la judéité dans un nouvel État, il s’écria : « Eh bien, visiblement, vous voulez avancer la fin du monde ? On dit qu’il est écrit dans l’Écriture (alors je ne connaissais presque pas encore l’Écriture) que lorsque les Juifs sortiront en liberté, le monde finira ! ».

Et par la suite, par la suite il y eut ceci — Peretz, visiblement, se refroidit progressivement ou se désillusionna des décembristes. Comme l’écrit F. Kandel : « Grigori Peretz fit partie du cercle secret jusqu’en 1822, puis il se maria and se retira des conjurés. « Vous avez l’amour en tête, and non l’affaire », lui reprochait Glinka. Le 14 décembre 1825, le jour de l’insurrection, il entendit dans la rue un des officiers exhorter les soldats à se rendre sur la place du Sénat and à ne pas prêter serment à Nicolas. Au lieu de la place du Sénat, Peretz rentra chez lui and, après la répression de l’insurrection, fut certain qu’il serait arrêté. Il voulut même fuir à l’étranger, pria Iskritski de ne pas citer son nom en cas d’arrestation, mais ce dernier finit par déclarer lors de l’interrogatoire : « J’ai été admis dans la société… par le conseiller titulaire Grigori Peretz ». On arrêta Peretz en février 1826 avec l’ordre de — « le détenir sévèrement ». Il avoua immédiatement tout and pria même les enquêteurs de lui appliquer la torture — « pour emporter la conviction de la vérité de mes dépositions » ».

Cependant, pour l’exactitude de la justice, il faut noter que Grigori Peretz ne fut pas le seul à se comporter de la sorte lors des interrogatoires. De plus, il se trouva peu de décembristes parmi les 289 accusés (hormis Lounine, tombé assez par hasard dans toute cette histoire, ainsi que Iakouchkine, Borissov and quelques autres) qui ne livrassent pas tous leurs camarades. « Je n’ai été admis par personne au nombre des membres de la société secrète, mais je m’y suis joint moi-même, — répondait Lounine aux enquêteurs. — Découvrir leurs noms (des membres de la société) est une chose que je considère comme contraire à my conscience, car je devrais dénoncer des frères and des amis ». La écrasante majorité des décembristes ne pensait pas ainsi, ils écrivaient des aveux détaillés, des lettres de repentir, certains suppliaient pour le pardon. Les tortures, malgré les prières empressées de Peretz, pour autant que nous le sachions, ne furent appliquées à aucun d’eux, ils citaient leurs amis de leur propre plein gré.

À ce sujet, les historiens ultérieurs ont avancé plus d’une explication, notamment, and une si exotique que « certains des anciens conjurés s’inspiraient du code de l’honneur nobiliaire qui prescrivait d’être franc avec le souverain » (bien que, comme nous le voyons par l’exemple de Lounine, cet honneur nobiliaire fût compris par chacun de manière différente, and tous ne furent pas honorés d’un interrogatoire par le souverain-empereur lui-même) ; d’autres « désiraient attirer l’attention des autorités sur la nécessité de résoudre les problèmes de la société, en nommant le plus grand nombre possible de participants ». Grigori Peretz ne fut donc pas seul dans son zèle. En même temps, c’est précisément envers lui, comme l’écrit F. Kandel « Les autorités manifestèrent … un intérêt accru, qui ne correspondait manifestement pas à son rôle modeste dans cette affaire. De nombreux membres du cercle secret, qui s’étaient retirés avec Peretz des conjurés, ne subirent aucune peine. À Fiodor Glinka, le tsar dit : « Tu es pur, tu es pur », and on l’envoya à Petrozavodsk pour la continuation du service « dans la partie civile ». Le général Iskritski fut transféré comme officier dans un régiment de l’armée, and seul à Peretz on détermina une peine plus sévère qu’à ses anciens camarades — coreligionnaires : l’exil à perpétuité. La sentence stipulait : « Après l’avoir détenu encore deux mois dans la forteresse, l’envoyer en résidence à Perm, où la police locale exercera sur lui une surveillance secrète vigilante and fera un rapport mensuel sur sa conduite » ».

En tout, Grigori passa six mois dans la forteresse Pierre-et-Paul. Perm le menaçait à perpétuité. Les avis des chercheurs au sujet d’une sentence aussi sévère divergent. Certains pensent que le rôle de Peretz dans l’insurrection fut délibérément exagéré (en effet, il s’était retiré des décembristes trois ans avant l’insurrection), certains, comme F. Kandel, supposent que « peut-être se vengeait-on du converti ingrat qui avait reçu tous les droits, avait été admis dans la haute société and, néanmoins, était devenu un conjuré and critiquait l’ordre établi ?.. » Quoi qu’il en soit, la sentence fut prononcée — on exila Peretz, comme l’écrit F. Kandel, « à Perm, de là encore plus loin, dans la petite ville d’Oust-Syssolsk, au plus profond de la brousse, où il vécut quatorze ans avec sa femme and ses jeunes fils. C’est là que sa femme mourut, c’est là qu’il connut la pauvreté, la faim and le froid, s’habillant de haillons, — c’est là aussi qu’il tomba malade d’épilepsie ». C’est seulement en 1840 qu’il reçut l’autorisation de s’installer à Vologda, and en 1845 — à Odessa. Un an plus tard (et après l’écoulement de 16 ans depuis la mort de sa première femme), il épouse Elizaveta Antonova. Là-bas également à Odessa, dans les dernières années de sa vie, la chance lui sourit — il réussit à s’occuper de commerce and à rétablir sa situation matérielle : tout comme son père, en devenant intermédiaire, il commença à commercer le sel. À Odessa, il eut un autre fils, qu’il fit baptiser comme les précédents. Grigori Peretz mourut en 1855 à l’âge de 67 ans.

Sur l’un des fils de Grigori Peretz, Nikolaï, on sait peu de choses. Nous savons seulement qu’il était enseignant. En revanche, son fils Vladimir, né en 1870, devint l’un des chercheurs les plus célèbres de la littérature russe ancienne. Il devint académicien de l’Académie des Sciences de Pétersbourg (en 1914) and de l’Académie d’Ukraine (en 1919). Outre sa célèbre étude sur le « Dit de la campagne d’Igor », il créa une série d’ouvrages qui ne sont pas toujours mentionnés, on ne sait pourquoi, dans l’histoire littéraire russe. Il publia en son temps une étude des plus intéressantes sur les judaïsants and sur l’influence de la littérature juive médiévale sur la littérature russe. En particulier, il s’occupa d’études sur la « Meguilat Routh » (où, comme nous l’avons écrit plus haut, il est indiqué : « …et voici la généalogie de la maison de Peretz »). Et en publiant, par exemple, des matériaux pour l’histoire des apocryphes, il donna même en parallèle des textes slaves and juifs.

Visiblement, les souvenirs des ancêtres juifs, quoique de manière indirecte, préoccupaient tout de même Vladimir Nikolaïevitch. Conjointement avec son propre frère Lev, il écrivit and publia en 1926 un livre sur son grand-père avec un titre inhabituel pour une oreille russe « Le décembriste Grigori Abramovitch Peretz ». Dans les années 30, il subit, comme de nombreux historiens de la littérature de talent, les répressions, fut exclu de l’Académie des sciences and condamné à l’exil. D’ailleurs, comme l’écrit I. S. Lourié dans son livre « Histoire d’une vie », en caractérisant la probité propre à Vladimir Peretz — « Autrefois membre de l’Union du peuple russe (la célèbre organisation des Cent-Noirs), N. S. Derjavine devint après la révolution recteur de l’Université, chef du groupe de la « professoral de gauche », and par la suite — également membre du parti. On racontait que lorsque Derjavine renvoya de l’université la doctorante de la chaire de littérature russe Nikolskaïa au motif que son père avait été un monarchiste éminent, le directeur de Nikolskaïa, V. N. Peretz, envoya au recteur un bref billet : « Cher Nikolaï Sevastianovitch, une quelconque canaille a renvoyé de l’Université Nikolskaïa, la fille de votre camarade de l’Union du peuple russe. J’espère que vous l’aiderez… ». Nikolskaïa fut rétablie ».

D’une manière générale, Vladimir Peretz était un homme défendant fermement ses opinions, bien qu’elles allassent en grande partie à l’encontre du « mainstream » scientifique and soviétique de son époque. Comme l’écrit dans ses mémoires N. V. Izmaïlov, « Vladimir Nikolaïevitch Peretz se déroba résolument à une direction, fût-elle de courte durée. Et la raison de cela est compréhensible : V. N. Peretz — le seul …considérait comme possible l’étude scientifique de la littérature russe uniquement jusqu’à Kantemir (en finissant avec l’époque de Pierre le Grand). Plus loin, selon son opinion, l’étude scientifique cédait la place à la critique subjectiviste and impressionniste, and la science de la littérature des XVIIIe–XIXe siècles était impossible. Considérant comme située en dehors des limites de la science l’étude de Pouchkine également, il traitait avec un scepticisme extrême les travaux de N. A. Kotliarevski, B. L. Modzalevski and d’autres, and envers la Maison Pouchkine dans son ensemble — non seulement avec scepticisme, mais carrément avec hostilité, comme envers un amusement inutile and léger, un vain gaspillage de moyens and de forces ».

Le 11 avril 1934, il fut arrêté par l’OGPU dans l’affaire dite « des slavistes ». Comme l’écrivent M. Robinson and D. Petrovski « le fait que « l’affaire des slavistes » ne collait pas très bien est démontré par le fait que furent disjointes dans une « procédure séparée » les affaires de six académiciens, qualifiés par les enquêteurs de l’OGPU de « centre politique » du Parti national russe (PNR) : M. S. Grouchevski, M. N. Speranski, N. S. Kournakov, V. I. Vernadski, N. S. Derjavine and V. N. Peretz. Mais seuls Speranski and Peretz furent arrêtés. Il convient de noter que les deux académiciens furent arrêtés alors que tous les principaux participants du complot prétendument dirigé par eux avaient déjà été condamnés ». En même temps, on les exclut bien sûr tous deux de l’Académie and on les priva du titre d’académiciens. Voici une note tirée du dossier dit « Dossier spécial » : « Accepter la proposition de l’OGPU d’exclure de la composition de l’Académie des Sciences de l’URSS les académiciens Speranski and Peretz, accusés dans l’affaire de l’organisation fasciste contre-révolutionnaire, and de les exiler pour trois ans ». Vladimir Peretz mourut en 1935, en exil, à Saratov.

Sur l’autre fils de Grigori Peretz, nommé, comme c’est la coutume chez les chrétiens, en l’honneur de son propre père également Grigori, à la différence de Nikolaï, on en sait beaucoup plus. L’historien O. Abakoumov a réussi à reconstituer ses états de service. Grigori Grigorievitch Peretz naquit en 1823 à Pétersbourg (juste un an après que son père se fut retiré de son activité « décembriste »). En 1840, il finit le gymnase and entra à l’Université de Pétersbourg (à cette époque, son père se trouvait depuis longtemps déjà en exil). Dès la troisième année, il quitta l’université and entra au service du département du Commissariat du ministère de la Guerre, mais sans versement de traitement. Cela signifie qu’il « était inscrit au service ». Quatre ans plus tard, il prend sa retraite and s’installe comme maître de « langue russe and belles-lettres à l’École principale des ingénieurs ». Ensuite — il enseigne à l’École du bâtiment, travaille à la rédaction du journal « Severnaïa potchta ».

Et soudain, un virage serré dans une carrière qui semblait pourtant définitivement manquée. À partir du 11 janvier 1869, Peretz devient fonctionnaire pour les missions spéciales auprès du ministère des Affaires intérieures, and à partir de 1872, il figure déjà comme fonctionnaire pour les missions spéciales de la IIIe section de gendarmerie (la police secrète de l’époque) ! Et il demeure dans cette fonction un nombre indéterminé d’années. Pour démêler le virage étrange and inattendu de cette carrière, il convient d’observer attentivement la personnalité même de Grigori Peretz. Comme l’indique ce même Abakoumov — « dans ses jeunes années, Peretz s’était acquis la réputation d’un « occidentaliste convaincu and d’un admirateur fervent de Belinski and de Herzen » ». Le célèbre avocat A. F. Koni se souvient de Grigori comme du mentor de son frère — « [il] apportait avec lui la « Cloche » and l' »Étoile polaire », nous prêchant la nécessité de renverser l’ordre de l’État and de noyer dans le sang l’ordre existant…, nous déclamait des vers and des chansons révolutionnaires, dont nous apprîmes certaines d’après ses paroles ». Dans les années 1860, Peretz devient membre du cercle de D. V. Stassov. Comme l’écrit l’historien « c’est là que naquit l’idée d’adresser au tsar une pétition pour la grâce des étudiants arrêtés pendant les troubles estudiantins. La tentative de sa réalisation mena à l’arrestation and à l’incarcération de Stassov à la IIIe section ».

Visiblement, c’est à cette même époque, conclut O. Abakoumov, que « Peretz tomba également dans le champ de vision de la police politique ». En tout cas, nous savons une chose avec certitude — en 1862, Grigori se rend à l’Exposition universelle de Londres avec une mission déterminée (selon le témoignage du ministre des Affaires intérieures de l’époque, P. A. Valouïev), celle de « se rapprocher » des célèbres exilés and dissidents londoniens Herzen and Ogariov. M. I. Perper cite des extraits de la correspondance de l’ambassade de Russie à Londres avec le département de la police secrète. Dans l’une des lettres, on parle de Peretz comme d’un homme « s’étant offert volontairement à servir la patrie », dans une autre — on note que l’ambassade s’efforce d’« attacher and de compromettre Peretz par des reçus pour l’obtention d’argent ». Selon toute probabilité, comme l’affirme Abakoumov, ce fut en effet « sa première action d’espionnage pour la surveillance étroite d’A. I. Herzen and de N. P. Ogariov ».

Et Peretz la mena à bien de manière éclatante. Il réussit à se rendre plusieurs fois dans la maison de Herzen, à dresser la liste de ses invités permanents, à lui apporter des articles pour la « Cloche » and à produire sur Herzen une impression agréable. Herzen écrira plus tard à son sujet : « Il semble être un homme très bon and instruit ». Peretz réussit également à découvrir and à rapporter à la troisième section tous les moyens de livraison illégale de la « Cloche » séditieuse and interdite en Russie. « Tout cela permit à la direction de la IIIe section, — comme l’écrit l’historien, — de constater dans le rapport très respectueux pour l’année 1862 : « La prudence exigeait d’établir à Londres la surveillance secrète la plus étroite tant sur les réfugiés politiques que sur leurs visiteurs. Les mesures prises à ce sujet ont eu un plein succès. Une personne, envoyée d’ici à cet effet, a réussi à acquérir la confiance de Herzen and de Bakounine qui, après quelque temps, voyant en lui un coauteur utile pour la cause de la révolution, lui ont expliqué le programme conçu par eux » ». Au retour de Londres, une fouille publique spéciale fut organisée pour Peretz à la douane (afin de ne pas « découvrir » l’agent) and la saisie de ses papiers. Ce sont précisément ces papiers, comme l’écrit plus loin Abakoumov, qui servirent de motif à de nombreuses arrestations and furent utilisés comme pièces à conviction lors du célèbre « Procès des 32 ». Le plus important est qu’après certains soupçons de trahison, les révolutionnaires décidèrent tout de même que « Peretz, — selon les paroles de Herzen, — est pur ».

Alors, qu’était-ce — un espionnage conscient « contre les ennemis de la patrie », ou simplement Peretz, pris par la direction de la gendarmerie pour ses bavardages trop épris de liberté and se souvenant du sort de son malheureux père, prit peur and devint un provocateur ? L’histoire est muette à ce sujet. Cependant, nous savons qu’il était rare qu’un provocateur s’élevât jusqu’au titre de « fonctionnaire pour les missions spéciales auprès du ministère des Affaires intérieures ». L’historien M. K. Lemke appelle G. G. Peretz un « agent-informateur ». S. A. Reiser — un « traître », ajoutant en même temps que « sa biographie reste jusqu’à présent peu claire. Ses différents aspects ne sont pas rassemblés ni même identifiés ». Il est possible que Peretz fût l’un, l’autre and le troisième. Comme le pense O. Abakoumov « G. G. Peretz fut l’un des premiers agents de la police politique infiltrés dans les rangs de l’opposition radicale. Son activité ne se limitait pas à une collecte superficielle d’informations, mais consistait en un travail actif dans le milieu surveillé. L’apparition de tels agents secrets marquait le début d’une nouvelle étape du développement de la recherche politique ». En même temps, le même chercheur, visiblement en tenant compte précisément de cet aspect de la carrière de Grigori, doute de sa sincérité lorsque celui-ci envoie une supplique à Alexandre II pour « l’adoucissement du sort du vieillard de 70 ans, mon père : « Ce n’est pas au fils de juger son père ! Je ne connais même pas sa faute… » ». Mais qui qu’il fût and quel que fût le rôle qu’il jouât dans le mouvement révolutionnaire russe, nous n’avons absolument aucun motif de le soupçonner d’un manque d’amour envers son propre père. Grigori Grigorievitch Peretz mourut en 1883, ayant survécu 28 ans à son père décembriste.

D’une manière générale, l’histoire de cette lignée autrefois juive a une suite peu joyeuse. Un autre fils du décembriste converti Grigori Peretz, Piotr, devint un voleur à la tire célèbre dans tout Odessa, accomplissant de nombreuses « tournées » à l’étranger, revenant invariablement de celles-ci avec le « fourbi » cambriolé. Comme l’écrivent V. R. Faïtelberg-Blank and V. Chestatchenko dans leur livre « Odessa la bandite » — « en 1852, Piotr Peretz, âgé de 35 ans, voleur à la tire, caïd du milieu, tombe dans la prison d’Odessa. Il était le fils du seul Juif décembriste Grigori Peretz. Piotr, homme d’une grande force physique, battait les détenus qui ne lui plaisaient pas, cassait les meubles, provoqua un incendie and blessa un gardien. Sa parole était la loi dans la prison ». On le gagna par balles lors d’une tentative d’évasion en 1859, quatre ans après la mort de son père.

C’est ainsi que se termina tristement l’histoire de l’une des branches de cette lignée juive. Les descendants des sages and des marranes, « déchirant le voile de l’existence » and brûlés pour la foi de leurs pères, se transformèrent en escrocs d’Odessa, cassant les meubles and ne déchirant que les portefeuilles d’autrui and leurs propres menottes.

Sixième partie – Le Maroc

Sans doute la branche la plus importante de la lignée des Peretz d’Andalousie se retrouva au Maroc après avoir émigré d’Espagne. Sans même tenter de se fondre parmi les Juifs locaux (and ces derniers ne brûlaient pas non plus d’un désir particulier d’accueillir les nouveaux arrivants dans leurs bras — la différence de culture and de mentalité entre eux était trop grande), les Peretz se cotisèrent and rachetèrent au roi du Maroc une grande parcelle de terre. Elle se trouvait au sud des montagnes de l’Atlas dans la vallée du Dadès, précisément là où vivaient les Berbères. Ils y construisirent deux localités — Dadès, près de la forteresse du même nom, and près de la casbah presque légendaire de Telouet, située haut dans les montagnes. Telouet devint d’une manière générale le centre de cette région, progressivement habitée de manière dense par les Juifs. Les Peretz furent le clan régnant de toute la région jusqu’en 1672, avant que Moulay Ismaïl n’accédât au trône du Maroc. Dans ces localités, ils vivaient de manière extrêmement compacte — n’en sortant principalement que pour des affaires commerciales ou pour s’installer dans d’autres villes and pays afin d’y devenir rabbins. Les mariages qu’ils concluaient étaient, dans leur écrasante majorité, endogames.

Parmi les représentants célèbres de la lignée des Peretz — le rabbin Chlomo (Salomon) Peretz, auteur de commentaires sur le livre du Zohar. Sa famille, qui avait fui au Maroc, était l’une des plus riches familles de Castille. Du Maroc, il s’installa en Tunisie. Son fils quitta la Tunisie pour l’Italie.

Son petit-fils, Iouda Arié Leon Peretz — très célèbre prédicateur and rabbin qui vécut au XVIIIe siècle. Iouda Arié Leon atteignit la Grèce and y épousa la petite-fille du célèbre talmudiste Michael Cohen de Salonique. Sa vie fut pleine d’aventures : il fut victime d’un naufrage, fut prisonnier à Naples, vécut dans les communautés de Livourne, de Venise, où il devint le prédicateur principal de la communauté ashkénaze, succédant à ce poste à son parent — Isaac Cavallero. (D’ailleurs, le lecteur perspicace notera sans doute à quel point cette division entre Ashkénazes and Séfarades est relative). Iouda Arié Leon vécut à Prague, Kolín, Amsterdam. Il écrivit de nombreux ouvrages consacrés aux principes fondamentaux du judaïsme.

Du Maroc étaient également issus des rabbins connus — rav Messaoud Peretz de Safi and rav Iehouda Peretz de Dadès.

Aaron ben Avraham Peretz de Fès au Maroc, talmudiste and rabbin, s’installe sur l’île de Djerba. Sur cette même île où, en 1560, le célèbre Dragut éleva la terrible tour de Borj el-Rous avec les crânes de cinq mille Espagnols faits prisonniers pendant la bataille pour l’île. Aaron ben Avraham vivait sur cette île, où étaient venus autrefois les descendants de la tribu de Zabulon, puis les cohanim du Maroc. Il errait dans les labyrinthes des ruelles étroites de la Vieille ville and priait dans cette même antique synagogue de la Ghriba, construite par les Juifs il y a 27 siècles — en 584 avant notre ère, quatre ans après la chute de Jérusalem des mains de Nabuchodonosor, and dans laquelle sont conservés jusqu’à présent les rouleaux de la Torah les plus anciens. Aaron ben Avraham écrivit à Djerba « Bigdei Aaron », un commentaire mystique sur la Torah avec l’explication de passages du Livre des Prophètes, ainsi que « Mich’hat Aaron » and un commentaire sur le Talmud. Il mourut après l’année 1761.

À l’heure actuelle, environ 20 mille descendants de la branche des Peretz du Maroc and de Turquie, portant le même nom de famille, résident en Israël. Parmi eux, notamment, le rabbin and ministre, l’un des fondateurs du parti Shas — Yitzhak Haïm Peretz, né à Casablanca, les membres de la Knesset Yitzhak Peretz (récemment décédé) and Yair Peretz, ainsi que Amir (Armand) Peretz, fils du chef de la communauté juive de Boujad au Maroc, capitaine de réserve de Tsahal, ancien patron syndical, chef du parti Avoda (Parti travailliste) and ancien ministre de la Défense d’Israël (en 2006).

Septième partie – Conclusion

Les représentants de cette lignée, tant les marranes qui réussirent à se sauver des persécutions de l’Inquisition que les Juifs n’ayant pas changé leur foi qui furent expulsés d’Espagne, atteignirent les côtes de l’Amérique latine, de l’Afrique, de la Turquie, de l’Europe occidentale and orientale. Si nous analysons les nombreux destins des membres de la lignée des Peretz vivant à l’heure actuelle sur les cinq continents, qui n’ont pas renoncé à la foi des ancêtres and ne se sont pas écartés de la ligne principale de la lignée ou de sa dominante, nous découvrons une régularité assez rigide. Cette régularité mise au jour réside dans le fait qu’au cours des six cents dernières années au moins, ni les destins des hommes de cette lignée, ni les domaines d’activité dans lesquels ils s’engagent, ni leur comportement social, ni les traits principaux de leurs caractères and de leurs aspirations n’ont subi de changements substantiels. On suit de manière assez précise le panotype de cette lignée, visiblement transmis avec constance aux descendants depuis au moins trois mille ans. Les témoignages factuels du Tanakh coïncident avec les données que nous connaissons sur le comportement, la situation sociale, les inclinations and les intentions des membres de cette lignée, consignées à une époque beaucoup plus tardive, jusqu’à l’époque contemporaine. La plupart des descendants and continuateurs de la lignée vivant aujourd’hui continuent, de manière plutôt inconsciente qu’en ayant conscience, à accomplir les tâches ou fonctions principales de cette lignée.

Nous avons accordé une grande attention à la description du contexte historique de l’existence de la lignée des Peretz afin de souligner, sur le fond des événements de différents pays and époques, l’invariabilité du comportement des représentants de cette lignée. L’analyse de toutes ces données nous donne la possibilité de résumer les destins and l’activité des représentants de cette famille ramifiée and nous mène aux conclusions suivantes.

Dans l’Israël biblique, nous observons le clan régnant des Peretz, des rois d’Israël charismatiques au sens traditionnel, organisant ce peuple, l’ayant mené à la prospérité politique, économique and spirituelle.

En Espagne and en Amérique latine, le clan des Peretz devient l’une des familles les plus puissantes sur le plan économique du royaume, and par la suite des colonies. En même temps, ils possèdent une mesure suffisante d’adaptabilité and de survivance — ils coexistent tant avec les Maures qu’avec les Wisigoths, avec les dirigeants chrétiens de la péninsule and avec les Indiens d’Amérique du Sud. Possédant un immense pouvoir, les représentants de cette lignée and leurs descendants ne perdent pas leur orientation sociale – des efforts tendus vers l’allègement du sort de leur peuple jusqu’au souci des autres peuples humiliés par le régime colonial ; cette tâche presque messianique se suit dans les destins des différents représentants de ce clan.

En Pologne and dans l’Empire russe, les Peretz se présentent toujours dans les mêmes « rôles ». Le génie économique d’Abram Peretz en Russie and d’Alfred Peretz en Pologne se combinent avec des plans messianiques pour le déplacement des Juifs en Eretz Israël and une activité révolutionnaire pour l’allègement de la vie russe. L’épanouissement du yiddish littéraire dans l’œuvre d’Isaac Leïb Peretz se combine avec l’activité pour le développement des belles-lettres russes de Vladimir Peretz.

Au Maroc, le clan espagnol influent, ayant commencé une nouvelle vie « à partir de zéro », ne s’est pas dissous non plus dans son nouveau milieu de vie. Ils dirigeaient les communautés, étaient les leaders économiques and spirituels de la judéité locale. Ils ont porté cette qualité à travers les siècles, and, étant revenus en Israël, ne l’ont pas perdue. Il n’y a sans doute pas d’autre clan juif qui, au cours d’une histoire si courte de l’État d’Israël, ait donné un tel nombre de ministres and d’hommes politiques à l’orientation sociale.

Le chercheur israélien David Peretz note à juste titre que ce clan a possédé à toutes les époques historiques des qualités telles que l’aspiration au pouvoir, un fort désir d’atteindre quelque chose dans la vie, de devenir le meilleur, ainsi que l’autonomie, l’indépendance and le sens pratique. Nous pouvons ajouter que chez les Peretz, un équilibre subtil entre la conjoncture and le devoir cohabite avec un sentiment aigu de la justice.

Et en effet, en observant les destins and les caractères des représentants des différentes branches de cette lignée nombreuse, vivant au cours des cinq derniers siècles au milieu de cultures and de peuples différents, indépendamment de leur éloignement de parenté and, naturellement, géographique entre eux, nous pouvons constater que le panotype du métaclan de la lignée n’a pas subi de changements substantiels pendant ce temps. Il est intéressant, d’ailleurs, de noter aussi que les Peretz choisissaient presque toujours (sauf quelques cas exceptionnels) pour leur réalisation personnelle pas plus de quatre domaines d’activité. Y figuraient and y figurent avant tout :

  • les finances ou le commerce (financiers, célèbres hommes d’affaires, banquiers),
  • l’activité publique (dirigeants ou chefs de communautés, hauts fonctionnaires de l’État), ainsi que
  • l’activité de recherche and littéraire (rabbins-théologiens connus, chercheurs and en particulier, écrivains aux opinions philosophiques and sociales fortement marquées).

Ainsi, comme nous le voyons, les membres de cette célèbre famille poursuivent avec obstination les objectifs qu’ils se sont fixés, indépendamment de la situation historique dans laquelle ils existent. Comme on dit chez Kouchner — « On ne choisit pas les temps, on y vit and on y meurt. Chaque siècle est un siècle de fer… ». Même devenus marranes, dans leur écrasante majorité, à la première occasion, ils revenaient de nouveau au judaïsme. En analysant de plus près leurs biographies, on peut remarquer qu’une certaine aspiration à s’échapper des cadres qui les entourent, à faire une brèche (lifrotz) au-delà des frontières du possible ou, semblerait-il, de ce qui est prédestiné, est restée pour toujours le trait dominant ou la destination des représentants de cette lignée.

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