Horace Günzburg
Ainsi, cette histoire commence avec un certain Iehiel de la ville portugaise de Porto. Cette ville principale de la province d’Entre Douro e Minho était connue au XVe siècle pour sa grande communauté juive. Le 4 décembre 1496, le roi émit un décret ordonnant à tous les Juifs de quitter le Portugal sous peine de mort. Le décret disait qu’« aucun chrétien, sous peine de confiscation de tous ses biens, ne doit cacher chez lui un Juif après l’expiration du délai fixé et qu’aucun futur dirigeant, sous quelque prétexte que ce soit, ne doit permettre aux Juifs de s’installer dans le royaume… Tous les enfants juifs, de l’âge de quatre ans à l’âge de vingt ans, doivent être enlevés à leurs parents and convertis à la foi chrétienne ». Environ 20000 personnes furent rassemblées dans la capitale ; « tout comme des moutons, on les chassa dans un vaste palais. Là, il fut annoncé aux Juifs que désormais ils étaient les esclaves du roi, qui disposerait d’eux à sa convenance ».
C’est précisément de ce pays que fuit Iehiel. On ignore comment, mais il réussit à atteindre avec sa famille la ville bavaroise d’Ulm tout au sud de l’Allemagne. À l’origine, cet endroit s’appelait « Hulma ». Les Romains l’avaient construit comme un avant-poste avancé pour leurs légions. C’est alors, à l’époque des Romains, que naquit la première communauté juive dans la ville. Comme le rapportent les encyclopédistes, on connaissait même en son temps une lettre reçue par la communauté juive d’Ulm en provenance de Jérusalem à la fin du premier siècle de notre ère. Une série de pierres tombales portant des inscriptions hébraïques remontant à l’année 1246 a même été conservée. En 1281, une synagogue était déjà bâtie à Ulm.
Les Juifs à cette époque étaient considérés comme la propriété de la couronne royale. Aux XIIe–XIIIe siècles, toutes les routes commerciales vers le sud and l’est passaient par Ulm. La ville devint un centre de commerce and un point de transit, ce qui ne manqua pas de se faire sentir sur son développement. Assurément, les Juifs y jouaient un grand rôle en qualité de marchands, d’artisans, de traducteurs and de négociants internationaux.
En 1348, pendant l’épidémie de peste qui faisait alors fureur en Europe, appelée la « Peste noire », la foule des chrétiens, accusant les Juifs d’empoisonner les puits, organisa un pogrom à Ulm. Le magistrat and le représentant local du pouvoir royal, tenus de protéger le « bien royal », que l’on considérait alors être les Juifs, se justifiaient en disant que « toutes les mesures prises par eux s’étaient avérées impuissantes pour apaiser la foule ». C’est ainsi que l’on contraignit les Juifs d’Ulm à payer des impôts particuliers au magistrat pour assurer leur sécurité. Au fond, c’était un véritable racket.
Comme l’écrit le professeur Pressel — quelque temps plus tard, une yeshiva s’ouvrit dans la ville, devenant par la suite fort populaire dans les environs. S’ouvrirent également un bain juif, un hôpital and un local spécial pour les mariages ainsi que les bals. (Il est intéressant à cet égard que le local pour les bals soit mentionné dans l’énumération — cela ne fait que confirmer une fois de plus que nous ne nous représentons pas toujours correctement la vie des Juifs à l’époque médiévale). En 1383, le roi Wenceslas, ayant besoin d’argent, ordonna aux Juifs de la ville de verser au Trésor la dixième partie de leur fortune. Deux ans plus tard, le magistrat d’Ulm conclut un pacte avec le roi — il prit au roi pour 40 mille florins à ferme les impôts des Juifs de la ville. Ainsi, les Juifs tombèrent sous l’autorité non seulement du roi, mais aussi de l’administration locale. Profitant de cela, le magistrat déclara que toutes les dettes dues aux Juifs devaient être versées à la caisse de la ville. Après quoi, le magistrat commença à détruire les obligations de dettes délivrées aux Juifs.
En 1425, des dispositions furent adoptées interdisant aux Juifs d’Ulm d’avoir des domestiques chrétiens, de sortir dans les rues pendant les grandes fêtes, and aux chrétiens, à leur tour, il était interdit d’avoir recours aux services de médecins juifs. Encore trois ans plus tard, contre les Juifs de Ravensbourg, ville proche d’Ulm, les chrétiens soulevèrent une accusation de meurtre rituel. Elle se termina par le bûcher pour plusieurs Juifs and l’expulsion de tous les Juifs de Ravensbourg. Et enfin, en 1499, après de longues demandes, le roi Maximilien Ier libéra la ville de la protection des Juifs. Après quoi, le magistrat émit immédiatement un décret portant expulsion de tous les Juifs d’Ulm. Les Juifs sont expulsés à perpétuité and la ville, selon l’affirmation des chrétiens allemands de l’époque, « devient enfin libre de Juifs ».
C’est précisément à cette époque que la famille de Iehiel and de son fils Eliezer Avraham, qui reçut par la suite le surnom puis le nom de famille d’Ulma-Günzburg, fut contrainte de fuir Ulm, tout comme elle avait fui auparavant la Porto portugaise.
C’est seulement après 200 ans que quelques Juifs réussiront à revenir and à s’installer de nouveau à Ulm, en versant pour une telle autorisation de grandes sommes d’argent au magistrat. Mais même au début du XXe siècle, seuls 613 Juifs y résidaient. D’ailleurs, c’est précisément dans cette ville si inhospitalière pour les Juifs que naquit, le 14 mars 1879, dans la famille du propriétaire d’un petit magasin, le grand Albert Einstein.
En terminant l’histoire juive de cette ville, il convient de remarquer qu’elle présente un exemple classique presque typique de l’existence des Juifs dans les villes européennes depuis le haut Moyen Âge jusqu’à l’histoire moderne. Très souvent, les Juifs étaient les premiers, aux côtés des Romains, à mettre en valeur ces contrées alors encore absolument sauvages and barbares, les avant-postes se transformaient lentement en forteresses and en villes, and progressivement les autochtones commençaient à s’y installer aussi. Les Juifs, en raison de leur énergie, de leur instruction, de leurs relations commerciales, de leur connaissance des langues and de leurs aptitudes commerciales, contribuaient à l’essor financier de la ville, après quoi suivait généralement une restriction de leurs droits en tant que non-chrétiens, des accusations de tous les péchés capitaux — des accusations de crime rituel jusqu’à la sorcellerie and la peste, avec la confiscation obligatoire de tous les capitaux and biens ; suivaient ensuite généralement des séries de pogroms, puis leur expulsion de la ville.
D’ailleurs, les accusations infinies contre les Juifs selon lesquelles ils contaminaient intentionnellement les chrétiens avec la peste reposaient au Moyen Âge sur une observation assez simple — les Juifs eux-mêmes souffraient en effet dans une proportion bien moindre de cette maladie alors mortelle que les peuples européens qui les entouraient. Mais cela se produisait non pas en raison de causes mystiques, mais parce que les Juifs du Moyen Âge étaient le seul peuple qui respectât de manière rigide les règles d’hygiène religieuses and rituelles, tandis que la population locale non seulement ne s’y conformait pas, mais les considérait comme « sauvages and sataniques ».
En même temps, chaque fois les Juifs cherchaient à revenir dans les villes d’où on les avait expulsés (Ulm ne constitue sous ce rapport aucun cas d’exception) non pas en raison d’une nostalgie lancinante ou d’un amour pour la population locale, mais en raison de la situation désespérée d’hommes privés de patrie, traqués à travers toute l’Europe, sans droits and sans défense (les Juifs n’avaient pas le droit de porter d’armes). L’histoire décrite plus haut and se développant selon le schéma allant du premier établissement and de l’essor financier jusqu’à la restriction des droits, aux pogroms, à l’expulsion and au retour, se répétait pratiquement dans chaque ville européenne avec la précision d’une horloge, jusqu’à la fin du XIXe siècle. Après une énième expulsion, les Juifs tentaient de trouver un nouveau lieu de résidence — quant à ceux qui n’y réussissaient pas, ils s’efforçaient par tous les moyens de rebrousser chemin.
Mais revenons à nos héros. Comme nous l’avons déjà écrit précédemment, Iehiel, aux côtés de son fils Eliezer Avraham, fut contraint de fuir Ulm. Leur famille eut de la chance — ils atteignirent la ville la plus proche — la Günzburg souabe, and purent s’y installer.
D’ailleurs, on connaît un incident presque juridique de la vie des Juifs de Günzburg qui se produisit peu après. Hélas, les discordes and les tracasseries secouaient tellement la communauté locale que les Juifs s’adressèrent à l’empereur Maximilien II avec une pétition assez inhabituelle. Ils demandaient de reconnaître officiellement comme rabbin Isaac ha-Levi qui, à vrai dire, occupait déjà ce poste de fait depuis 30 ans. Mais, selon la conviction profonde des Juifs locaux, comme le témoignent les encyclopédistes, « le rabbin ne pouvait apaiser les discordes surgies à cette époque entre les membres de la communauté tant qu’il n’était pas officiellement confirmé ».
C’est précisément à cette époque que s’éleva au sein de la communauté l’influent and riche Chimon ben Eliezer Günzburg. Chimon, fils de ce même Eliezer Avraham qui avait été contraint de quitter l’inhospitalière Ulm. Chimon, qui partagea le surnom de son père — Ulma-Günzburg, naquit déjà à Günzburg en 1506. Il était non seulement talmudiste and homme public, mais possédait aussi des talents commerciaux évidents. Le cercle de ses intérêts commerciaux était extrêmement large, il réalisait des transactions dans de nombreuses principautés d’Allemagne, sans parler du fait que pour des affaires commerciales il parcourut toute la Pologne. À Günzburg, il construisit une synagogue and ouvrit un cimetière. On peut sans doute affirmer hardiment que Chimon ben Eliezer était à cette époque l’habitant le plus illustre de la communauté juive de cette ville. Dans la seconde moitié de sa vie, Chimon s’installa à Burgau, où il fit également beaucoup pour la communauté de là-bas. Il mourut à Burgau en 1585. C’est précisément Chimon ben Eliezer Günzburg qui est l’ancêtre direct de la plupart des Günzburg contemporains, y compris des célèbres barons russes Günzburg.
Le fils de Chimon — Acher Aaron Lemel Ulma-Günzburg vécut jusqu’au XVIIe siècle and mourut en 1606 dans l’une des principautés allemandes. Le fils d’Acher — Yaakov Ulma-Günzburg était rabbin and maître du célèbre rav Lipman Heller. Yaakov ne survécut à son père que de dix ans and mourut en 1616. Il engendra lui aussi un fils, le nommant en l’honneur de son célèbre grand-père — Chimon (Scholtes). Isaac (Eisik), fils de Chimon, naquit à Worms, où il se maria (les traditions familiales nous ont conservé le nom de son épouse — Golda). Bientôt, la famille s’installa en Pologne. Ils vécurent à Vilna and à Pinsk. Des générations entières de cette famille devinrent des rabbins célèbres.
Naftali Hertz, descendant de Chimon de Günzburg, fut le premier de cette famille après une interruption de deux cents ans à marcher sur les traces de son ancêtre and à commencer à s’occuper d’activité commerciale. Et son fils — le rabbin de Vitebsk Gabriel Yaakov, devint le père du célèbre baron juif Iossif Iossel (Evzel) Günzburg. C’est par lui and sa famille que nous allons commencer notre récit ultérieur.
Ainsi, se présente à nous l’une des familles juives les plus connues de la Russie de l’époque – la famille du baron Günzburg. Les membres de cette famille possédaient non seulement ce que les contemporains considéraient comme une « richesse fabuleuse », mais étaient aussi, comme on l’écrit aujourd’hui dans la presse russe, des figures « cultes » pour la écrasante majorité des Juifs de l’Empire russe. Et en effet, leur immense fortune financière, leurs relations avec la cour tsariste and avec le capital bancaire international, ainsi qu’une bienfaisance and un mécénat extrêmement généreux faisaient l’objet de toutes les conversations and créaient un terrain favorable à l’apparition de toutes sortes de légendes and d’anecdotes historiques.
L’une de ces anecdotes ironiques and tristes sur la relativité de l’existence juive même la plus prospère en Russie est rapportée par le chercheur V. Chtylveld dans son article sur cette famille. « Le baron Günzburg, mécène connu qui fit construire la synagogue à Saint-Pétersbourg, roulait un jour en carrosse avec Nicolas II. Un paysan qui passait par là ne put retenir son étonnement : voilà, se dit-il, un Juif qui roule avec le tsar. On attrapa le paysan and on voulut le conduire au violon — pour injure au baron. But Günzburg demanda de ne pas punir l’homme du peuple and lui offrit même un louis d’or. Pourquoi ? Pour ne pas avoir laissé le baron oublier qu’il était juif ».
Cette anecdote historique est assez significative pour la Russie de l’époque, bien que, très probablement, pour la Russie (qui ne constitue pas sous ce rapport une sorte d’exception odieuse) elle soit significative pour tous les temps and sous n’importe quel pouvoir. Le capital financier juif a toujours (de la Russie tsariste à la Russie contemporaine) été considéré par la écrasante majorité de la population comme « volé », « oligarchique » ou, dans une version adoucie, « mal acquis » and, en tout cas, selon la conviction de la majorité du peuple, était utilisé principalement pour le « kahal juif », le « complot mondial » ou « dans le but de dépouiller davantage le peuple russe ». Cette opinion répandue and colportée n’a pratiquement pas subi de changements au cours des deux derniers siècles and demi, c’est-à-dire depuis que les financiers juifs ou, comme on s’exprime à présent en Russie, les « oligarques » se sont manifestés sur le territoire de la Russie.
Sous ce rapport, malgré les nombreux cataclysmes historiques, les révolutions and les changements cardinaux de formations sociales entières, le rapport de la majorité du peuple russe envers les capitalistes juifs, sur lequel se superposait un antisémitisme traditionnel, n’a pas subi de changements substantiels. En même temps, l’opinion sur les multimillionnaires ou, comme beaucoup les appelaient de manière semi-méprisante, les « nouveaux riches » au sein même de la communauté juive n’a jamais été unanime non plus. La partie pauvre de la judéité les idolâtrait principalement, était fière d’eux and comptait sur leur soutien, ce qui n’était d’ailleurs pas sans fondement, car beaucoup de ceux qui s’étaient enrichis s’efforçaient par tous les moyens de soutenir financièrement leur communauté. Quant à l’intelligentsia juive, tout en rendant hommage à leurs talents commerciaux, elle n’était pas encline à les idolâtrer, mais les traitait au contraire avec une grande part d’animosité, condamnant and n’acceptant absolument pas leur « adoration du veau d’or ».
Il convient de citer un extrait d’un article d’A. Lokchine consacré à cette question : « L’intelligentsia juive pétersbourgeoise nouvellement née était souvent fort critiquement disposée envers ses coreligionnaires riches. Ils l’irritaient ne fût-ce que par leur aspiration flagrante à se distancier de leurs coreligionnaires pauvres… Si l’essor soudain de l’élite juive pétersbourgeoise était une énigme pour les Juifs de la zone de Résidence, pour les non-Juifs il se présentait en plus comme quelque chose de menaçant. Si les non-Juifs étaient prêts à expliquer tout succès juif par le concours du kahal, alors (le héros du roman de Levanda, un certain nouveau riche juif) insistait sur les causes de l’influence commerciale juive : « …Nous l’emportons uniquement and exclusivement par notre tempérament, notre ascétisme and notre activité intensive and infatigable… Alors que les hommes d’affaires d’autres nationalités sont avant tout des hommes ordinaires avec des passions and des désirs humains, des épicuriens qui se passionnent and se laissent distraire des affaires qui par la musique, qui par la peinture, qui par les femmes, les chevaux, les chiens, la chasse, le sport, les jeux de cartes, nous, hommes d’affaires juifs, ne nous laissons distraire ni amuser par rien qui n’ait un rapport direct avec l’affaire ». Dans le dénouement de ce roman de L. Levanda, le personnage principal, en réfléchissant aux particularités de l’assimilation juive, en trace les limites : « …Nous serons russes, mais pour nous resteront toujours étrangères la paresse russe, l’insouciance russe, la débauche, l’impassibilité and ce que l’on appelle la large nature russe » ».
Bien sûr, en examinant les plus grands financiers juifs de la Russie du XIXe siècle and de la Russie des époques des XXe–XXIe siècles, il surgit assurément chez le chercheur une foule d’associations and d’analogies. Dans l’une comme dans l’autre époque, nous observons la même explosion capitaliste effrénée, la même fièvre, les mêmes ambitions, les mêmes aspirations. Seuls les décors and le temps ont changé, and l’action elle-même s’est déplacée de l’ancienne capitale de l’État russe Saint-Pétersbourg vers l’actuelle capitale de la Fédération de Russie — Moscou. Permettons-nous encore une longue citation tirée de l’article « Une fenêtre sur la Russie : les Juifs à Pétersbourg » d’A. Lokchine. « Dans aucune autre communauté juive de Russie il n’y avait d’hommes si inouïement riches and prospères. Pétersbourg devint en peu de temps le lieu qu’élit la ploutocratie russo-juive ; beaucoup de ses représentants jouaient le rôle principal dans les domaines naissants de l’activité bancaire privée, des spéculations à la bourse and de la construction ferroviaire. Polina Vengerova, juive, habitante de la capitale and auteur de célèbres mémoires « Souvenirs d’une grand-mère », n’exagérait probablement pas trop lorsqu’elle écrivait au sujet de l’époque des années 60-70 du XIXe siècle : « Jamais auparavant les Juifs à Saint-Pétersbourg n’avaient mené une vie si prospère, puisque les finances de la capitale se trouvaient en partie entre leurs mains ». Dans l’un des journaux juifs de Pétersbourg, les années 1860 furent qualifiées de « décennie fiévreuse de l’entreprise privée ». Selon les paroles d’un Juif, ancien employé de banque, « chez les expatriés de la zone de Résidence s’opérait une métamorphose totale : le fermier général se transformait en banquier, l’entrepreneur — en homme d’affaires de haute volée, and leurs employés – en dandys de la capitale. De nombreux corbeaux se parèrent de plumes de paon ; les parvenus de Balta and de Konotop se considéraient après peu de temps comme des ‘aristocrates’ and se moquaient des ‘provinciaux' ». Ce témoignage sarcastique consigne avec précision le rôle changeant de l’élite financière juive pendant la période du développement impétueux du capitalisme en Russie. Les financiers juifs, du moins ceux qui vivaient à Pétersbourg, amassaient leurs fortunes déjà principalement dans le domaine de l’entreprise d’État and entretenaient des liens étroits avec les fonctionnaires du gouvernement.
La maison bancaire Günzburg en est le plus éclatant exemple. Grands fermiers généraux des spiritueux, fournisseurs de vivres and d’habillement pour l’armée russe pendant la guerre de Crimée, Evzel Günzburg and son fils Horace fondèrent en 1859 leur propre banque à Pétersbourg ; par la suite, ils accordaient à l’État d’immenses prêts pour de nombreux besoins du gouvernement, y compris les besoins liés à la guerre russo-turque de 1877-1878. Les frères Polyakov (Samouil, Yakov, Lazar) financèrent la construction de chemins de fer and furent en conséquence introduits par Alexandre II dans la noblesse héréditaire, ce qui était d’une grande rareté pour les Juifs. En 1871, Avraham Zak, qui servait auparavant chez les Günzburg, devint directeur de la Banque d’escompte and de prêts de Pétersbourg, l’une des plus grandes de l’empire. Quant au propriétaire de la banque, c’était le magnat polono-juif Léopold Kronenberg. À cette liste peuvent être ajoutés beaucoup d’autres… »
Ainsi, qui sont ces célèbres « banquiers and défenseurs des Juifs », les barons Günzburg, mentionnés dans presque chaque article sur le thème juif concernant la Russie du XIXe siècle and qui s’illustrèrent en leur temps dans toute l’Europe ?
Commençons par le début. En 1812, à l’époque où le petit Iossif Iossel (dans la prononciation russe — Evzel ou Ossip) Günzburg vint au monde dans la ville de Vitebsk dans la famille du rabbin Gabriel Yaakov Günzburg and de son épouse Lea Rachkis, personne ne pouvait encore supposer que ce nourrisson était destiné par le sort à jouer un rôle si éminent dans l’histoire des Juifs de l’État russe. Comme le lecteur s’en souvient, c’était une époque troublée — c’est précisément alors que Napoléon menait sa célèbre campagne de Russie, qui commença si heureusement and se termina peu après par une défaite si tragique. Comme l’indique l’encyclopédie Brockhaus and Efron, dans son enfance Iossel reçut une éducation juive traditionnelle and personne ne réussit alors à remarquer chez lui d’aptitudes sortant tout à fait de l’ordinaire.
À 16 ans (ce qui était normal alors), il épousa Rassa (dans la prononciation russe — Rose) Dynina. Il n’émit pas le choix de la voie spirituelle, ne devint pas rabbin comme son père, mais préfère un destin tout à fait différent. Il commença sa carrière de jeunesse de manière assez modeste and assez traditionnelle pour l’époque – il s’installa (grâce aux relations de son père) comme caissier chez un grand propriétaire terrien qui s’occupait de fermes générales. La ferme générale, comme l’écrivent les encyclopédies — c’est « un droit exclusif, concédé par l’État pour une somme déterminée à des personnes privées (les fermiers généraux), pour la perception d’impôts quelconques ou la vente de certains types de marchandises (sel, vin, etc.) ». De nombreux chercheurs pensent que le capitalisme en Russie commença à vrai dire avec les fermes générales, ou plutôt avec les fermiers généraux, qui furent les premiers à découvrir pour eux-mêmes ce « Klondike » des affaires de l’époque.
Il faut remarquer que Iossel, outre de nombreuses autres qualités nécessaires pour s’occuper avec succès de commerce, possédait encore une qualité, sans doute l’une des plus précieuses dans ce domaine – une intuition unique, ce qui le distinguait fortement de nombreux commerçants débutants. C’est précisément cette qualité qui lui permettra à l’avenir de devenir l’un des hommes les plus riches de ce pays. Il comprit très vite, par exemple, que les fermes générales — c’est un domaine d’activité porteur d’un immense potentiel financier. Et bientôt il s’occupa de fermes générales de manière autonome — and ce avec un tel succès qu’à l’âge de 28 ans, il devint non seulement le possesseur d’un capital solide, mais s’illustra aussi comme l’un des meilleurs fermiers généraux. Il possédait des fermes générales dans plusieurs des plus grands gouvernements russes — dans ceux de Kiev and de Volhynie. Ainsi, ayant gagné un capital honnête, il reçoit déjà vers 1833 le titre de marchand de la 1re guilde de Vitebsk.
En même temps, il s’efforçait de passer le plus de temps possible à Pétersbourg. Le chercheur V. Chtylveld écrit : « Plus tôt que d’autres, il comprit l’inévitabilité de la capitalisation de la Russie, l’inévitabilité d’une révolution menée d’en haut, par le monarque lui-même. Il ne fut pas le seul, bien sûr, à prendre conscience de l’utilité pour les hommes d’affaires des relations avec les milieux politiques, – mais il fut pour ainsi dire le premier à comprendre qu’il fallait miser non pas sur les bureaucrates de haut rang, mais sur les milieux libéraux de la cour, inscrits sous Nicolas dans la disgrâce. C’est pourquoi le jeune Günzburg se dépêcha de nouer des relations d’affaires and financières avec le prince Alexandre de Hesse, frère de l’épouse de l’héritier du trône and général de l’armée russe. Lorsque Alexandre II monta sur le trône, ses grandes réformes furent en grande partie inspirées par l’épouse du tsar, Marie de Hesse, and le favori de son frère, Evzel Günzburg, tomba immédiatement dans le cercle de ces hommes d’affaires qui, comme on dit aujourd’hui, commencèrent à créer l’infrastructure de la nouvelle économie ».
Lors d’une telle activité financière trépidante, il ne pouvait assurément pas se passer d’intrigues infinies des concurrents, de jalousie, voire tout simplement de dénonciations. L’historien O. Budnitski rapporte l’un des exemples d’une situation semblable. « Son (à Günzburg) enrichissement rapide suscita contre lui une dénonciation qui parvint jusqu’à l’empereur lui-même. Le dénonciateur anonyme affirmait que Günzburg avait gagné sur les fermes générales environ 8 millions de roubles en argent. « Depuis le jour de l’existence de la Russie, — écrivait le ‘patriote’ préoccupé, — il n’y a pas eu de Juif qui eût une fortune d’un million de roubles ». Cependant, les temps étaient libéraux and réformateurs. Alexandre II ‘écrivit’ sur la dénonciation : « Laisser sans suite ». Les relations d’Evzel à la cour étaient trop fortes à cette époque.
D’ailleurs, outre de fortes relations avec le palais, Evzel se distinguait aussi par une autre qualité, qui était loin d’être toujours propre aux nouveaux riches. Cette qualité, si banale ou au contraire paradoxale qu’elle pût paraître dans le monde des affaires — c’est l’honnêteté, ou comme on aimait s’exprimer alors — la « fiabilité ». En effet, le principe fondamental de l’activité commerciale d’Evzel en Russie, and bientôt en Europe, était une devise pas du tout ordinaire pour la Russie de l’époque (and d’ailleurs, sans doute pas seulement pour elle seule) — la « probité ». Ce n’était pas simplement une devise : la parole de Günzburg dans les milieux commerciaux de l’époque était équivalente à une lettre de change délivrée. Beaucoup de ses contemporains l’ont écrit. C’est précisément cette qualité ou ce principe qui lui revint par la suite au centuple and lui permit de créer l’un des empires financiers les plus prospères de l’Empire russe.
Comme l’indique O. Budnitski « Pour les services rendus au gouvernement, la citoyenneté d’honneur héréditaire fut octroyée en 1849 à Evzel Günzburg, ainsi qu’à son épouse and à ses enfants, sur l’initiative du ministre des Finances F. P. Vrontchenko. Pendant la guerre de Crimée, Evzel Günzburg tenait la ferme générale des spiritueux dans la Sébastopol assiégée. Selon les paroles du mandataire de Günzburg, il quitta la ville ‘l’un des derniers, presque en même temps que le commandant de la garnison’ ».
Ainsi, à la fin des années 1850, Iossel, and désormais définitivement — Evzel Günzburg, devient un marchand de la première guilde de Pétersbourg, and en 1874 on lui confère le titre de conseiller de commerce. En même temps, son intuition surprenante non seulement ne le trompe pas, mais devient au contraire encore plus aiguë. Comme l’indique ce même Chtylveld — « Plus tôt que d’autres capitalistes de l’époque de Nicolas, notre personnage comprit la condamnation historique du métier de fermier général ». En 1863, deux ans après l’abolition du serfage, les fermes générales seront d’une manière générale abolies en Russie and de nombreux domaines d’activité dont s’occupaient les fermiers généraux reviendront à l’État, c’est-à-dire qu’ils seront tout simplement monopolisés par lui. Un nombre immense de marchands enrichis sur les fermes générales comme sur de la levure se ruinera immédiatement (and parmi eux beaucoup de Juifs). Quatre ans avant cet événement, en 1859, Evzel Günzburg change assez radicalement l’orientation de son activité financière — il crée à Pétersbourg une maison bancaire qui devient bientôt l’une des principales banques de la capitale.
Comme l’indiquent Brockhaus and Efron, Evzel Günzburg devient à cette époque non seulement l’un des meilleurs financiers de Pétersbourg, mais de toute la Russie. Il manifeste une activité fantastique pour le développement de ce que l’on appelle les « établissements de crédit », ou pour parler simplement des banques : il devient l’un des fondateurs de la première banque privée en Russie, plus précisément de la Banque commerciale privée de Kiev. À cela succédera l’établissement de la Banque d’escompte d’Odessa, puis — de la Banque d’escompte and de prêts de Pétersbourg. Par l’intermédiaire de sa maison bancaire à Pétersbourg s’établissaient des liens fiables entre les établissements financiers d’Europe occidentale and de Russie. Ses banques, au sens plein de ces mots, pouvaient être qualifiées de « fenêtres financières sur l’Europe ». De plus, la maison bancaire Günzburg prit la participation la plus active au financement grandiose des entreprises ferroviaires (qui surgissaient alors avec une rapidité extraordinaire and, selon l’expression des contemporains, « poussaient tout simplement sous les yeux, comme des champignons après la pluie »).
D’ailleurs, toute sa vie Evzel Günzburg entretint des liens avec le prince Alexandre de Hesse. Celui-ci conféra à Evzel le titre de baron, titre dont « avec la très haute approbation » (and pour accepter le titre d’une noblesse même étrangère, il fallait obtenir l’autorisation du tsar russe), il lui fut permis de faire usage en Russie de manière héréditaire.
En même temps, si l’on se plonge dans la littérature historique and de mémoires de l’époque, chaque mention d’Evzel Günzburg, tout comme de ses fils, que l’on rencontre dans l’histoire juive and russe, est toujours liée non seulement à ses titres, grades, décorations and aux sommes astronomiques de sa fortune, mais plutôt and en premier lieu à sa célèbre activité de bienfaisance, ainsi qu’à son rôle de « bienfaiteur and défenseur de la judéité russe ». Et, malgré le fait que Evzel lui-même, à l’époque où son empire financier atteignit une immense envergure, préférât résider non pas du tout en Russie mais à Paris, pourtant, comme l’écrit G. Sliozberg qui lui était proche, « chacun de ses séjours à Saint-Pétersbourg s’accompagnait de pétitions quelconques concernant les droits des Juifs ».
Comme l’écrit un autre chercheur de l’histoire de la famille Günzburg, V. Chtylveld, notamment « on sait que sur le monument à Bogdan Khmelnitski à Kiev devaient être gravés les mots de Chevtchenko : ‘Que vive l’Ukraine sans le Juif and sans le noble’. Et sous les sabots du cheval se projetait la figure d’un Juif recroquevillé. Le baron Günzburg, pour une somme honnête, obtint la modification du projet ». « Après la guerre de Crimée, – continue Sliozberg, — à partir de 1858, Günzburg intervient avec des demandes pressantes concernant l’octroi aux Juifs-marchands du droit de résidence permanente hors de la zone de Résidence. À cette époque, ses pétitions pour les Juifs étaient déjà devenues habituelles : il était devenu comme le ‘représentant officiel pour les Juifs dans la capitale’. Grâce à ses démarches intenses, le projet de loi concernant l’octroi aux marchands du droit de résidence universelle reçut sa réalisation dans la loi du 15 mars 1859. Comme le rapporte Budnitski : « En août 1862, Evzel Günzburg remit au président du Comité juif du gouvernement, le baron Modest Korff, une note dans laquelle il attirait l’attention sur les points suivants de la législation concernant les Juifs and contredisant la logique d’une ‘saine économie politique’ : la limitation du droit de résidence ; la limitation dans l’exercice du commerce and l’acquisition de la propriété foncière ; l’absence de droits pour les Juifs ayant reçu une instruction » ».
« D’une manière générale à partir de 1862, — témoigne l’Encyclopédie juive, — il présente toute une série de notes d’information, prouvant la nécessité du développement de l’instruction parmi les Juifs, de l’octroi de droits aux personnes ayant terminé les établissements d’enseignement secondaire, ainsi qu’aux artisans. En 1863, il établit l’Société pour la propagation des Lumières parmi les Juifs, ce qui coûta d’immenses efforts ; l’activité de cette société se développait presque exclusivement sur les fonds de Günzburg ». Sous l’influence des Günzburg fut formée l’« Société pour l’apprentissage des métiers and du travail agricole par les Juifs » (ORT), où les hommes pouvaient obtenir des professions recherchées. (C’est d’ailleurs cette même ORT qui reçut sa propagation en Israël, où elle existe encore aujourd’hui, and après la perestroïka russe fut de nouveau rétablie en Russie également.) Les Günzburg traitaient les talents avec une attention particulière. Ils aidèrent à « sortir au jour » le futur célèbre sculpteur M. Antokolski, les violonistes de génie Y. Heifetz and E. Zimbalist. Marc Chagall and Samouil Marchak dans leur première jeunesse ne manquèrent pas non plus de l’attention de la famille Günzburg. Chez Evzel Günzburg, and par la suite chez son fils, il y avait tout un personnel d’assistants qui répondaient aux demandes personnelles des personnes tombées dans le malheur.
La bienfaisance des Günzburg ne se propageait pas seulement aux Juifs. Peu de gens se souviennent que l’aîné Günzburg fut l’un des fondateurs de la Société archéologique à Saint-Pétersbourg, and le cadet, Horace, — des Cours supérieurs pour femmes, que l’on appela par la suite « Cours Bestoujev ». Le baron Evzel Günzburg laissa un testament dont on parla longtemps dans la « zone de Résidence » : 50000 dîmes de terre dans le gouvernement de Tauride — pour les Juifs pauvres qui voudront s’adonner à l’agriculture ». Brockhaus and Efron rapportent que « son souci concernant le développement parmi les Juifs du travail agricole s’exprima, entre autres, dans l’établissement par lui d’un prix pour les meilleurs Juifs-agriculteurs. Et vers 1857, il établit une bourse pour les Juifs qui étudiaient à l’Académie impériale de médecine and de chirurgie. Au début des années 70, lorsque commença l’élaboration de propositions concernant l’introduction du service militaire obligatoire général, Evzel manifesta conjointement avec son fils Horace un travail particulièrement énergique, dont le résultat fut l’égalisation des Juifs sous le rapport du service militaire avec le reste de la population. Sur son initiative fut construite la célèbre synagogue chorale, à propos de la construction de laquelle dans la capitale de l’État russe fut en son temps brisée pendant pas moins de plusieurs années une telle quantité de lances verbales and, qui jusqu’à présent reste la synagogue principale des Juifs de l’ancien Leningrad, and aujourd’hui de nouveau Saint-Pétersbourg. Là-bas, au premier rang se trouvent encore jusqu’à présent les célèbres bancs nominatifs des barons Günzburg.
Les dernières années de sa vie, Evzel ne venait pratiquement pas en Russie, vivant à Paris. Il y décéda en 1878. Toute son immense fortune, y compris la maison bancaire « I. E. Günzburg » (and sa « maison bancaire » à cette époque était comme on dit aujourd’hui un « holding diversifié » ou un « groupe financier géant ») il la légua à ses trois fils – Naftali Hertz (Horace) déjà mentionné plus haut, Ouri (Ouria) and Salomon-David. La succession était conditionnée par deux points célèbres – la préservation de la foi des pères (ce à quoi se résolvaient loin d’être tous les « oligarques » juifs du XIXe siècle, d’ailleurs, tout comme du XXe siècle) and la préservation de la citoyenneté russe.
Evzel Günzburg eut cinq enfants. L’année 1878 fut tragique pour la famille Günzburg. Les deux enfants aînés — Alexandre Ziskind and Mathilde, moururent à Paris la même année que leur père. Le successeur and continuateur le plus célèbre de l’œuvre de son père après sa mort fut son fils – Naftali Hertz (ou comme on l’appelait en russe — Horace) Günzburg. Il était le compagnon and partenaire le plus actif de son père.
Il naquit à Zvenigorodka, en Ukraine en 1833, était le deuxième enfant (plus jeune de deux ans que son frère aîné Alexandre), reçut une éducation à la maison (qui comprenait l’étude de l’hébreu, de la Torah and du Talmud) and épousa à 20 ans sa cousine germaine Khana Rosenberg. Étant encore âgé de vingt ans, Hertz devint l’assistant le plus proche de son père dans toutes ses entreprises commerciales and publiques. Bientôt il prit pratiquement la tête de leur maison bancaire, prenant sur lui de nouvelles orientations dans le développement des affaires. On considère que c’est précisément grâce à Hertz que l’activité commerciale des Günzburg fut réorientée vers le nouveau « Klondike » russe — l’extraction de l’or en Sibérie. À cette époque, depuis le début des années 70 du XIXe siècle en Russie, pour parler le langage des Américains, commença la « ruée vers l’or ». Mais elle se déroulait en Russie différemment qu’en Amérique — les grandes compagnies, les maisons bancaires and les marchands-« millionnaires » s’occupèrent d’extraction d’or, investissant dans ce domaine d’immenses capitaux and créant toute une branche nouvelle, ramifiée and extrêmement rentable des affaires — l’industrie aurifère. Ce boom de l’or russe de la fin du XIXe siècle, par ses volumes and sa fièvre, était extrêmement semblable au boom du pétrole, de la métallurgie and de l’aluminium de la Russie de la fin du XXe siècle, lorsque la propriété, pendant soixante-dix ans détenue par l’État, commença à passer dans des mains privées.
Horace, tout comme son père en son temps, vit à temps tout le potentiel financier qui s’ouvrait dans ce domaine. Quelque temps plus tard, la maison bancaire des Günzburg était déjà devenue la fondatrice d’environ une dizaine de mines. La seule énumération des mines et des compagnies que possédaient les Günzburg à cette époque occupe plus d’une demi-page. Comme l’écrit l’historien, « ce sont précisément les Günzburg qui, au tournant des siècles, prirent la tête de la liste des personnes les plus influentes de l’industrie aurifère de la Russie ».
Mais l’extraction de l’or était loin d’être le seul domaine d’activité commerciale d’Horace. Comme l’indique Smetanine, « les Günzburg possédaient des sucreries et de grands domaines fonciers dans les gouvernements de Kiev et de Podolie. Dans leurs domaines, on appliquait largement les machines, les engrais minéraux, les rotations de cultures scientifiques. Ils possédaient également des domaines fonciers en Crimée et les louaient. Mais en 1892, la maison bancaire cessa ses opérations. Cela n’était pas considéré comme une faillite, puisqu’ils rendirent les dettes à leurs créanciers. Quelque temps après cela, la famille conservait encore ses positions dans le domaine de l’industrie aurifère. Mais après le krach de la maison bancaire, ils furent contraints de transférer les mines à des Anglais ». En effet, l’œuvre des Günzburg subit à la fin du XIXe siècle un fort coup financier. Voici comment décrit cette situation un autre chercheur, O. Budnitski – « En 1892, au moment d’une baisse brutale du cours du rouble russe, le ministère des Finances n’accorda pas d’aide à la maison bancaire, dont les fonds étaient investis dans des valeurs russes, — les Günzburg furent contraints de renoncer à l’activité bancaire et se concentrèrent sur l’industrie aurifère. » Cependant, même après la cessation des opérations actives de la maison bancaire et la réduction des revenus provenant de l’extraction de l’or, la fortune des Günzburg était évaluée à ce moment-là comme l’une des plus grandes fortunes financières de la Russie.
En même temps Horace, exactement tout comme avant lui son père, indépendamment de la mesure de succès variable ou constant avec laquelle marchaient ses affaires financières, ne cessa jamais sa célèbre activité de bienfaisance et publique. Pendant quarante ans, il dirigea officiellement la communauté juive de la capitale, Pétersbourg (bien qu’on fait il dirigeât proprement toute la communauté juive de Russie). L’ORT actuellement existante rapporte dans son essai historique – « Günzburg se manifesta comme un mécène et un grand bienfaiteur. Dans sa maison se rassemblaient les meilleurs représentants des milieux scientifiques et du monde de l’art. Ici venaient M. M. Stassioulevitch, K. D. Kaverine, V. D. Spassovitch, des professeurs ayant quitté l’université après l’insurrection polonaise de 1863. Le critique littéraire et musical connu V. V. Stassov et le célèbre écrivain I. S. Tourgueniev étaient proches de Günzburg ; dans sa maison séjournaient M. E. Saltykov-Chtchedrine, I. A. Gontcharov, I. M. Kramskoï, Vl. Soloviov, A. G. Rubinstein. Le sculpteur M. Antokolski grâce à Günzburg réussit à obtenir une éducation académique. Il est difficile de nommer toutes les affaires pour lesquelles il intervenait comme délégué, toutes les entreprises juives qu’il finançait. Sur son argent s’éditaient des livres pour la défense des Juifs. Il était le président de la JCA, bien qu’il n’approuvât pas l’émigration, président de la Société pour l’instruction des Juifs. Son épouse, Anna Gesselevna, établit sur l’île Vassilievski une maison d’orphelins. Cette famille aidait toujours généreusement les victimes d’incendies, de mauvaises récoltes, de pogroms et d’autres fléaux dans la zone de Résidence ».
Le chercheur Chtylveld continue sur ce thème : « Sous la direction d’Horace Günzburg agissaient 507 comités d’émigration ! Sur l’argent des Günzburg existait la Société historique et ethnographique juive, qui publia des milliers de monuments de l’antiquité juive et équipa une expédition ethnographique qui rassembla une collection unique d’objets de la culture matérielle nationale — cette collection servit ensuite de base à tout un musée (heureusement fermé sous le pouvoir soviétique) ». Outre tout le reste, sur son argent fut établi une multitude de bourses les plus diverses…
Tout comme son père, Horace Günzburg intervenait постоянно pour les Juifs, remettant au gouvernement des notes pour divers motifs. Bien qu’on eût permis à Günzburg de rassembler à Pétersbourg des représentants juifs pour une pétition sur l’amélioration de la situation des Juifs, en réponse à la demande le ministre des Affaires intérieures, le comte N. P. Ignatiev, déclara : « La frontière occidentale est ouverte pour les Juifs. Ils ont déjà de toute façon beaucoup de droits, et on ne s’opposera pas à leur émigration ».
Ignatiev avait raison — il était mais facile pour un Juif de quitter la Russie pour toujours que de se déplacer temporairement d’un shtetl vers une ville. À cette même époque, une très large bande de pogroms juifs passa sur la Russie, ce qui contribua également à l’émigration, ce dont se réjouissaient ouvertement beaucoup de fonctionnaires russes.
Mikhail Beizer décrit remarquablement les relations des hauts fonctionnaires russes « détenteurs du pouvoir » avec le baron Günzburg dans son livre « Les Juifs à Pétersbourg », en se référant à ce même Kliatchko. « Dès le début des années quatre-vingt, les garçons du restaurant « Donon », habitués à ne s’étonner de rien, étaient les témoins de scènes aussi mystérieuses : dans un cabinet, derrière une table portant les restes d’un somptueux souper, s’assoupissait un général d’armée en uniforme déboutonné. Dans le couloir se promenaient trois hommes. Deux d’entre eux, de toute évidence, étaient des Juifs : « L’un grand, fort, imposant, avec un nez de vautour ; l’autre — de petite taille, avec une petite barbe grisonnante, un visage extraordinairement mobile, des yeux intelligents, brillants pour son âge ». Le troisième — un homme grand, maigre, sans couleur — avait manifestement l’apparence d’un fonctionnaire. Inopinément, le petit se séparait du groupe et entrait prudemment sur la pointe des pieds dans le cabinet. S’approchant du général, d’une main il soulevait doucement le pan de son uniforme, et de l’autre fouillait dans sa propre poche. Les autres « conjurés » épiaient par la porte entrouverte. On pouvait s’attendre à ce que l’on allât tout de suite égorger Son Excellence ou lui glisser du poison dans son vin, ou, du moins, lui voler quelque chose. Rien de tel n’arrivait. Au contraire, le petit Juif gris retirait de sa poche une enveloppe et la glissait dans la poche intérieure de l’uniforme du général. Ensuite, il quittait tout aussi doucement le cabinet et se joignait au reste de la compagnie. Après quelques minutes, tous trois jetaient un coup d’œil dans la pièce. Le général continuait à dormir. Alors la procédure décrite se répétait, et une autre enveloppe disparaissait dans la poche spacieuse du gros homme endormi. Et ainsi parfois à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’enfin, le personnage important se réveillât et ne sonnât la clochette. C’est alors que le trio de « conjurés » entrait de manière intentionnellement bruyante dans le cabinet, saluant le général. Celui-ci leur souriait : « Oui, j’ai fait un petit somme. Il est temps de rentrer. Très satisfait. Tout ce qui est possible sera fait ». Après cela, il s’éloignait avec le fonctionnaire maigre et servile.
Qu’était-ce donc ? Un complot antigouvernemental ? La vente de secrets de l’état-major général à une puissance étrangère ? Un attentat manqué ? Qui sont ces gens — les participants à des événements mystérieux ? Le général endormi — le ministre des Affaires intérieures dans le gouvernement d’Alexandre III, le comte N. P. Ignatiev. Le fonctionnaire — son secrétaire. L’homme grand et fort — le célèbre bienfaiteur, président du conseil de la communauté juive de Pétersbourg, Horace Evzelievitch Günzburg. Le petit, grisonnant — une figure publique juive éminente, l’un des organisateurs de la construction de la synagogue de Pétersbourg et secrétaire de Günzburg, David Faddeevitch Feinberg. Tout le spectacle fut inventé par Ignatiev lui-même pour obtenir des pots-de-vin de la part des Juifs. Si le comte trouvait la somme insuffisante, alors le « sommeil » continuait. Le ministre se « réveillait » définitivement lorsque le « versement » le satisfaisait tout à fait. Et il fallait obligatoirement amadouer Ignatiev, car il pouvait empêcher de nouvelles répressions против евреев (им же самим организованные). Par exemple, Ignatiev fut l’initiateur d’une nouvelle législation anti-juive. Son histoire préalable est la suivante. En 1881, après le meurtre de l’empereur Alexandre II, des pogroms passèrent sur la zone de Résidence. Beaucoup pensaient qu’ils étaient inspirés par le gouvernement, qui craignait une explosion du mouvement révolutionnaire. Les pogroms étaient si nombreux qu’Alexandre III proposa à Ignatiev de s’occuper de l’enquête sur leurs causes et d’élaborer des propositions pour la prévention d’une chose semblable à l’avenir. Le comte prépara un rapport dont il résultait que dans les pogroms les coupables étaient… les Juifs eux-mêmes, qui prétendument exploitaient sans pitié les paysans. C’est pourquoi on proposาก d’expulser les Juifs des villages (une idée, notons-le, pas nouvelle).
Le ministre n’aimait pas les Juifs, mais aimait beaucoup l’argent, dont il manquait toujours. C’est pourquoi, avant d’apporter le rapport au tsar, Ignatiev le montra à Günzburg et insinua que pour deux millions de roubles (selon d’autres sources — pour un million) il pouvait être tout à fait modifié. Le baron ne put décrocher cette somme inouïe, mais tout de même pour un pot-de-vin moindre (environ cent mille roubles) la loi fut quelque peu adoucie. À partir du moment de l’introduction de la nouvelle législation, il fut interdit aux Juifs de s’installer dans les villages de la zone de Résidence et d’y acquérir des biens immobiliers. Il ne leur était pas permis de commercer les spiritueux. Le droit était accordé aux assemblées de village d’expulser du village tout Juif qui y vivait avant l’adoption de la nouvelle loi.»
Le comte Ignatiev n’était pas du tout le seul à ne pas pouvoir souffrir les Juifs, faisant tout pour l’aggravation de leur situation, et prenant en même temps d’eux des pots-de-vin — cette forme de chantage était largement répandue en Russie. Une aversion particulièrement forte chez la majorité de la noblesse russe était suscitée par des personnes comme les Ginzburg — d’une part, ils appartenaient à la tribu juive méprisée, et d’autre part, ils possédaient un titre de noblesse, ce qui les plaçait au même niveau (du moins selon le protocole) que les nobles russes, но surtout, en plus de tout cela, ils possédaient des capitaux si colossaux que la majeure partie de l’aristocratie russe ne pouvait même pas en rêver. C’étaient là des raisons suffisantes d’envie, de malice et de haine.
Pour comprendre réellement quelle était l’attitude véritable de la majorité de la noblesse russe envers « ces parvenus juifs », comme certains représentants de la cour de Sa Majesté Impériale qualifiaient alors les barons Ginzburg, il vaut la peine de se tourner vers la correspondance entre le prince V. P. Mechtcherski et le tsar russe de l’époque, Alexandre III. Mechtcherski était un publiciste renommé, un écrivain, auteur de plusieurs best-sellers d’actualité de l’époque, ainsi que l’éditeur et le rédacteur en chef du journal « Grajdanine », qu’il avait proclamé « organe des Russes se situant en dehors de tout parti ». En guise d’épigraphe à la lettre de Mechtcherski, on peut citer une phrase tirée des lettres précédentes échangées entre le prince et le tsar : « Il faut orienter tous les efforts pour mettre fin à la prolifération de l’intellectuel juif. » Et voici à quoi ressemble une autre lettre adressée au souverain, datée du 5 janvier 1885.
« Samedi.
Hier a eu lieu un dîner caractéristique chez le chef des juifs Ginzburg. Ginzburg est en Russie le chef du parti juif — personne n’en doute. Il est à la fois très riche et très intelligent. Но ce qui est triste, c’est que sa richesse s’étend de plus en plus à mesure que son esprit s’affine pour acquérir toujours plus d’influence. De plus, il est caractéristique et intéressant de noter que Ginzburg agit avec un cynisme et une insolence surprenants : il ne s’embarrasse pas de manifester son mépris pour les Russes lorsqu’il a besoin d’eux. À peine la nomination d’Ignatiev en Sibérie fut-elle connue que Ginzburg lui rendit visite. La raison en est claire. Ginzburg a acquis de nombreuses mines d’or en Sibérie et y a développé de grandes colonies juives. Et voilà qu’après ces visites, Ginzburg invite Ignatiev à dîner. Ignatiev s’y rend et trouve un dîner de Lucullus. Parmi les invités figuraient divers généraux de haut rang ; en tête le comte Pavel Chouvalov, puis Bobrikov, Anoutchine ; ces deux derniers se sont révélés être des amis de la maison ; Adelson, et de l’autre côté les petits Ginzburg et le directeur général des mines d’or de Ginzburg en Sibérie. Ginzburg régale ses invités, но не mange pas lui-même, pour ne pas se souiller avec les Russes. On sert du champagne, et qu’arrive-t-il ? Bobrikov propose différents toasts, et entre autres celui-ci : à la santé de l’hôte, en tant qu’homme des plus nobles, marchant fermement et invariablement sur sa voie, vaillant travailleur qui nous a prouvé que malgré la différence de religion, il ne fait pas de différence entre les nationalités, etc.
Le dégoût saisit face à de tels discours de table. Ginzburg les écoute avec un sourire exprimant : louez-moi, valets, je daigne vous écouter… »
Dans cette lettre personnelle, adressée à l’empereur de Russie lui-même et ressemblant plutôt à une dénonciation, tout se mêle — la haine et le mépris envers les Juifs, l’envie envers les hauts fonctionnaires qui reçoivent d’eux des pots-de-vin, sa propre impuissance et un désir infini de nuire et d’agacer d’une manière ou d’une autre ce maudit et inaccessible Ginzburg. Но cette dénonciation, elle aussi, ne semble pas avoir produit l’impression escomptée. Cependant, les temps changeaient, les empereurs russes, les fonctionnaires et les hommes de lettres aussi. Une seule chose ne changeait pas — leur attitude envers les Juifs. Comme l’a écrit Kouchner : « Chaque siècle est un siècle de fer. » Nous pouvons nous tourner vers une époque plus tardive, le règne du dernier tsar russe Nicolas II, successeur d’Alexandre III, et constater qu’aucun changement fondamental n’est survenu dans l’attitude des puissants envers les Juifs dans la Russie de l’époque ; ou plutôt, des changements ont eu lieu, но exclusivement dans le mauvais sens. Nous nous permettons de citer un extrait du livre d’Aaron Simanovitch, joaillier de la Cour de Sa Majesté Impériale et secrétaire particulier de Grigori Raspoutine (qui fut d’ailleurs une figure assez ambiguë, complexe et à bien des égards clé à l’horizon des années de troubles en Russie). Nombreux sont ceux qui, ayant lu les mémoires de Simanovitch, affirment qu’il souligne et exagère outre mesure son propre rôle dans les événements de l’époque. Sans contester cette affirmation, il nous semble qu’il convient néanmoins d’écouter ce mémorialiste qui décrit de manière assez précise l’atmosphère et les événements de ces années-là. Voici ce qu’écrit Simanovitch dans ses souvenirs.
« Bien sûr, il n’est pas nécessaire de s’étendre sur le fait que lors du règlement des requêtes juives, qui devinrent bientôt ma principale occupation et absorbaient énormément de temps, l’amitié de Raspoutine m’était des plus précieuses. Il ne refusait jamais son aide. Il ést vrai qu’au début, il manifestait une certaine retenue dans les affaires juives. Il était plus enclin à être d’accord avec moi lorsqu’il s’agissait d’autres questions, et j’avais l’impression qu’il connaissait mal la question juive. Il me racontait aussi souvent que le tsar se plaignait des Juifs. Comme les ministres se plaignaient constamment de la domination juive et de la participation des Juifs au mouvement révolutionnaire, la question juive causait beaucoup de soucis au tsar, et il ne savait pas comment la traiter.
Ce fut une période courte, но fort dangereuse pour les Juifs. Je commençais déjà à craindre que Raspoutine ne devînt antisémite, et j’employais toute mon habileté et mon énergie pour orienter les pensées de Raspoutine vers une autre voie. En un certain sens, je devais opposer mon influence sur Raspoutine à celle du tsar, car le tsar confiait à Raspoutine tous ses soucis et se plaignait constamment des Juifs. La question était de savoir si Raspoutine approfondirait mes explications sur la question juive ou s’il croirait aux plaintes du tsar. Les représentants du judaïsme, que j’avais jugé nécessaire d’informer de la situation menaçante qui s’était créée, étaient dans une grande anxiété et m’obligèrent à prendre toutes les mesures pour empêcher le passage de Raspoutine chez les antisémites. Il était clair pour nous tous qu’un tel tournant aurait des conséquences terribles.
À cette époque, Raspoutine était déjà au sommet de sa gloire, et le tsar était entièrement sous son influence. Nicolas s’engouait alors pour les organisations reactionary et était lui-même membre de l’« Union du peuple russe », qui organisait des pogroms juifs. Si Raspoutine s’était joint aux dirigeants réactionnaires, qui s’efforçaient beaucoup d’y parvenir, les derniers temps seraient venus pour les Juifs. Après de longues hésitations, il s’est rangé de notre côté. Son sain bon sens humain a triomphé. Il est devenu l’ami et le bienfaiteur des Juifs et a soutenu sans réserve mes efforts pour améliorer leur situation.
J’ai eu de nombreuses conférences avec des représentants du judaïsme, et la tâche m’a été confiée de tendre vers l’égalité des droits des Juifs et, si possible, de l’obtenir. Cela signified également que les voies que j’avais tracées et les moyens employés pour atteindre cet objectif étaient reconnus comme corrects. J’ai accepté d’exécuter la mission qui m’avait été confiée, но la révolution m’a devancé dans son achèvement. En tout cas, je suis fier qu’il m’ait été donné d’aider les Juifs en des temps si difficiles pour eux et d’alléger, ne serait-ce qu’en partie, leur sort…
Raspoutine se plaignait souvent de l’opposition de ministres et d’autres personnes influentes hostiles aux Juifs. À cet égard, il me demandait de lui faire rencontrer des personnes capables de lui donner des informations intéressantes sur la question juive.
En même temps, il me racontait qu’en général, le tsar n’était pas du tout aussi hostile aux Juifs qu’on avait l’habitude de le penser. Le mot « juif » produit tout de même un effet désagréable sur la famille royale. L’aversion envers les Juifs est inculquée aux enfants de la famille impériale dès leur plus jeune âge par les nounous et le reste de la domesticité. Raspoutine racontait que le ministre de l’Intérieur, Maklakov, lors de jeux avec le tsarévitch, s’efforçвать de l’effrayer par ces mots : « Attends un peu, les youtres vont t’attraper » ! De peur, le tsarévitch criait même à ces mots. »
C’est précisément dans ces conditions d’une « Russie antisémite de haut en bas et de bas en haut » que la nombreuse population juive de l’Empire et les dirigeants de la communauté, les barons Ginzburg, devaient subsister. Certes, pour diriger la communauté à cette époque et dans de telles conditions, il fallait être une personne tout à fait extraordinaire. Et les légendes, les rumeurs et les commérages accompagnent toujours la vie des personnes extraordinaires et célèbres. Que ne racontait-on pas sur les Ginzburg, et en particulier sur Horace, quelles disputes et querelles ne surgissaient pas autour de ces personnes : les uns affirmaient qu’il soutenait les révolutionnaires et voulait renverser le régime existant grâce à son argent, les autres, au contraire, répliquaient qu’il était le plus fidèle « serviteur du tsar » ; certains prouvaient, la bave aux lèvres, qu’il s’opposait à l’émigration des Juifs de Russie, tandis que d’autres avançaient logiquement comme argument les sommes énormes qu’Horace dépensait conjointement avec le baron de Hirsch pour la « Jewish Colonization Association » ; d’autres enfin colportaient des ragots selon lesquels Horace possédait tout un « harem » de maîtresses, tandis que d’autres affirmaient qu’il était « le plus fidèle des époux ». Les rumeurs et les commérages « se multipliaient sans connaître d’obstacles » — une partie de la communauté juive inadmettait que le temps d’Horace était révolu et qu’en tant que leader il était obsolète, qu’il fallait de nouvelles idées et de nouveaux moyens de lutte pour l’égalité des droits, tandis que d’autres membres de la communauté les ramenaient à la raison, affirmant qu’en Russie il n’y avait pas и qu’il n’y aurait jamais d’autres moyens que l’argent pour obtenir ne serait-ce que quelque chose. Les discussions à ce sujet n’en finissaient pas.
O. Boudnitski cite notamment cet exemple dans son article : « Des rumeurs couraient selon lesquelles Ginzburg finançait « Sviachtchennaïa droujina » (la « Sainte-Ligue ») — une société secrète créée pour lutter contre les révolutionnaires avec leurs propres méthodes, allant jusqu’au terrorisme. En même temps, il entretenait des relations étroites avec le rédacteur en chef du journal libéral « Poriadok », Mikhaïl Stassioulevitch, publié en 1881-1882, et lui apportait un soutien financier. Il ést vrai que les mauvaises langues prétendaient qu’Horace ne soutenait pas du tout le journal par goût pour les idées libérales, но по sympathie pour l’épouse de Stassioulevitch, née Outina. Ces mêmes mauvaises langues affirmaient qu’il était difficile de trouver une femme plus laide que l’objet de la passion du banquier. Mais l’amour, comme chacun sait, ést un sentiment mystérieux. »
Outre les rumeurs infiniment propagées et les plus incroyables, outre la haine des Cent-Noirs, l’attitude malveillante des personnalités royales et de l’écrasante majorité du peuple russe, les Ginzburg faisaient également l’objet de critiques constantes de la part de leur propre communauté. De plus, cette critique émanait de la fraction la plus éclairée et instruite de la communauté, à savoir son intelligentsia. Voici comment A. Lokchine décrit cette situation : « Après la réorganisation du conseil d’administration en 1869, la quasi-totalité de la vie communautaire de la capitale tomba sous la dépendance totale des dons volontaires de quelques familles juives prospères. Les barons Ginzburg, qui se trouvaient à la tête de la communauté (d’abord Evzel, puis ses fils Horace et David), сформировали un pouvoir qui se transmettait en réalité par héritage. Ils avaient accès aux plus hauts fonctionnaires de l’État et jouissaient d’une immense popularité au-delà de Piter — en tant que bienfaiteurs et intercesseurs. Le fait que, entre eux, dans le langage courant, les Juifs de Saint-Pétersbourg n’appelaient Horace Ginzburg autrement que « papa » permet, par exemple, d’imaginer la position de cette famille unique. Il possédait des manières aristocratiques et, comme beaucoup d’aristocrates russes, se sentait plus naturel en s’exprimant en français qu’en russe. Parmi les invités de la luxueuse demeure de Ginzburg sur le quai des Anglais, on pouvait rencontrer de célèbres écrivains et artistes russes, des généraux, des juristes, de hauts fonctionnaires du gouvernement. Lors de leurs voyages à travers leurs vastes domaines du gouvernement de Podolie, les Ginzburg étaient souvent littéralement assaillis par des foules de Juifs pauvres qui suppliaient pour une aide financière ou des intercessions de toutes sortes. Dans la conscience populaire, dans l’esprit de personnes languissant après un protecteur puissant, les Juifs riches et influents les plus divers de Saint-Pétersbourg, qui se trouvaient porter les noms de Ginsberg, Ginzburg, Gintzburg ou Günzburg, se fondaient en un seul « baron Ginzburg » ; c’est à lui qu’on attribuait toutes les bonnes œuvres.
Pendant ce temps, la situation dans la communauté continuait de susciter l’irritation de l’intelligentsia juive. Elle estimait que ce sont précisément ces mêmes nouveaux riches dépeints dans le roman de Levanda qui avaient pris vie et contrôlaient la principale communauté du judaïsme de Russie. Dans une lettre ouverte adressée aux Ginzburg et à leurs semblables, les rédacteurs de « Rassvet » écrivaient en 1880 : « Nous, les Juifs, ne parvenons toujours pas à secouer le triste héritage séculaire qui nous a été imposé de l’extérieur… par le passé historique, nous ne parvenons toujours pas à nous libérer de la conviction regrettable, но malheureusement fondée sur une triste expérience, que tout et partout ne s’obtient que par l’argent. L’argent, et l’argent seul, nous a sauvés de l’exil, des bûchers ; l’argent nous donnait, et nous donne encore dans certains États, les honneurs et une position privilégiée ; pourquoi donc, se demande-t-on, avec l’argent, avec l’argent seul, ne pourrait-on pas organiser correctement les affaires publiques ? Il s’avère pourtant que non, que d’autres leviers et moteurs sont encore nécessaires au sein du judaïsme… Nous ne sommes d’ailleurs pas du tout opposés à attirer nos célébrités financières à participer aux affaires publiques… Nous sommes seulement contre leur participation exclusive aux dépens d’eux seuls et de personne d’autre… Un succès réel ne peut être obtenu que par des affaires et des initiatives publiques qui seront l’œuvre non pas d’individus isolés, но d’une œuvre commune, nationale ».
Dans cet extrait sont décrits de manière très précise l’atmosphère et les états d’esprit de ces années-là. Le sionisme et le mouvement révolutionnaire (des idées si différentes et contradictoires) s’emparaient de plus en plus de la conscience des Juifs de Russie. Selon les souvenirs des contemporains : « personne ne veut plus d’évolution — tout le monde veut une révolution quelconque ! » Les barons Ginzburg, qui n’avaient jamais été ni révolutionnaires, ni sionistes, ni monarchistes, се sentaient de plus en plus en difficulté dans cette atmosphère. Le temps des magnats bienfaiteurs en Russie touchait à sa fin. Diriger la communauté d’un pays qui s’effondre sous ses yeux est incroyablement lourd. Les Ginzburg le comprenaient, но ne pouvaient plus rien y faire. Voici comment cette situation est décrite dans la notice historique de l’ORT consacrée à Horace Ginzburg.
« C’était sans aucun doute un homme remarquable. Pourquoi alors, par exemple, lors des élections à la Première Douma d’État, Horace Ginzburg n’est-il pas devenu le député juif ? Pourquoi n’a-t-il même pas été proposé pour ce poste, et personne ne s’est-il présenté à lui pour demander conseil ? Avait-on oublié ses services envers le monde juif ? Bien sûr que non. C’est simplement que les temps avaient changé. Ginzburg était un leader juif trop traditionnel. En stricte conformité avec les enseignements juifs, il était d’avis que les Juifs devaient suivre scrupuleusement les lois de leur pays de résidence. La loyauté envers le gouvernement, envers le tsar, était pour lui un principe sacré. Que pouvait-il faire ? Donner de l’argent, beaucoup d’argent, amadouer d’une manière ou d’une autre un fonctionnaire, donner un pot-de-vin (comme dans l’histoire avec le comte Ignatiev). Et bien sûr, demander, solliciter.
Un tel leader ne convenait plus à la majorité des Juifs dans la Russie du début du XXe siècle. La situation politique à l’intérieur du pays changeait rapidement. L’antisémitisme gagnait du terrain, de terribles pogroms éclatèrent. De plus, le judaïsme lui-même ne formait plus depuis longtemps une communauté monolithique, но s’était fragmenté en factions qui se combattaient mutuellement. Il ne fallait plus demander, но exiger, crier pour être entendu. Pour obtenir quelque chose ou du moins protéger sa maison, il fallait prendre les armes. L’État n’avait nullement l’intention de protéger les Juifs de l’arbitraire, но participait lui-même à cet arbitraire, voyant dans cette nation exogène la cause de la propagation de la révolution et un bouc émissaire idéal. Nicolas II, dans un télégramme adressé en juin 1907 à l’un des dirigeants de l’Union du peuple russe, déclara : « … que l’Union du peuple russe soit pour moi un appui fiable, servant pour tous et en tout d’exemple de légalité et d’ordre ».
Que pouvait donc obtenir le baron Ginzburg d’un empereur pour qui le fondement de l’ordre public était l’Union du peuple russe ?! Il était alors clair pour tout esprit pensant que le salut des Juifs résidait soit dans l’émigration, soit dans la lutte révolutionnaire. Dans une société aigrie et en crise, il n’y avait pas de place pour les compromis. Но Ginzburg ne sympathisait ni avec les révolutionnaires (ni de gauche, ni de droite), ni avec l’émigration, ni avec le sionisme. C’est pourquoi, lors des élections à la Douma d’État, les Juifs votèrent non pas pour lui, но pour de nouveaux leaders qui osaient et savaient non pas demander, но exiger. Le peuple juif, tout comme les autres peuples de Russie, ne voulait plus rien demander. Cela était considéré comme humiliant et insensé. Le temps des chefs comme Horace Evzelevitch Ginzburg était irrévocablement révolu. »
Naftali Hertz (Horace) Ginzburg mourut en 1909 dans la capitale de l’État russe, à Saint-Pétersbourg. Dans son testament, il demandait à être enterré à Paris, là même où reposaient les cendres de son père, de sa sœur et de ses frères. Comme l’écrit Shtilveld : « Lorsqu’il mourut, les personnalités publiques les plus éminentes du judaïsme de l’époque le qualifièrent, lors de la veillée funèbre, de « gloire d’Israël » pour ses sollicitudes incessantes envers son peuple. Et le sioniste Temkine s’y exprima « au nom des shtetls sourds de province » : « Indiquez-moi un seul shtetl qui, dans un moment de douleur, n’ait pas demandé la protection du baron ? Trouvez un seul Juif qui, dans un moment de désespoir ou de souffrance amère, n’ait pas imploré le baron ? Et le baron y allait, demandait, intercédait — il ne refusait jamais rien à personne ! ».
Bien entendu, après la mort d’Horace, l’activité financière et caritative de la famille Ginzburg ne cessa pas d’exister. La famille fut dirigée par ses fils. Dans son testament, Horace écrivait que « de son vivant, il avait beaucoup donné à des fins caritatives et que, par conséquent, il ne leur léguait pas de sommes spécifiques, но espérait que ses enfants, suivant les traditions de la famille et de tout le peuple juif, poursuivraient l’œuvre de bienfaisance ». Et en effet, comme l’écrivent les chercheurs : « Horace s’est révélé être un visionnaire — les descendants des Ginzburg participent encore aujourd’hui à des actions caritatives ».
Certes, la famille Ginzburg, comme nulle autre famille, a laissé sa marque dans l’histoire juive de Russie. Cette famille disposait d’immenses relations dans toute l’Europe. Les Ginzburg s’allièrent aux célèbres Rothschild français, au baron de Hirsch, aux banquiers allemands Warburg de Hambourg, aux banquiers Herzfeld de Budapest, aux Ashkenazi d’Odessa, aux Rosenberg et aux Brodsky de Kiev. Les Ginzburg avaient une famille nombreuse.
Nous aimerions dans cet article, en signe de gratitude pour tout ce que cette famille a fait pour les Juifs de Russie, citer les noms de quelques-uns de ses membres du moins. Horace à lui seul avait onze enfants. Voici leurs noms et dates de vie : Gabriel Jacob (1855–1926, Paris), David (1857–1910, Saint-Pétersbourg), Mordehaï Maximilien (1859–?), Louise (1862–1921), Alexander Moses (1863–1948), Abram Alfred (1865–1936, Paris), Mathilde (1865–1917), Isaac Dmitri (1870–1907), Benjamin Pierre (1872–1948), Vladimir Zeev Wolf (1873, Paris–1932, Paris), et Sarah Anna (1876–?).
Alexandre Ziskind (1831–1878), frère aîné d’Horace, avait deux fils — Mikhaël et Gabriel Jacob.
Mathilde (1844–1878, Paris), sa sœur cadette, avait également deux enfants, son frère Salomon David (1848–1905, Paris) en avait quatre, et Uri (1840–1914, Paris), un autre de ses frères, avait 9 enfants.
Presque chacun de ces 28 cousins et cousines germains eut ses propres enfants, puis des petits-enfants and arrière-petits-enfants. Les nombreux descendants de la famille se souviennent de leurs racines et ont réussi à reconstituer leur généalogie ramifiée remontant au XVe siècle.
En conclusion, il convient de dire que tous les descendants des Ginzburg ont quitté la Russie à différentes époques (principalement avant la révolution). Ainsi s’est achevée l’histoire plus que séculaire de la vie de cette famille sur le territoire de l’Empire russe. De nombreux descendants des Ginzburg résident actuellement dans le monde entier — de la France et Israël jusqu’aux États-Unis. Mais la mémoire de cette célèbre famille est, très probablement, préservée jusqu’à présent par les Juifs de Russie.